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Une étoile sur l’océan

 

Saint-Malo, jeudi 27 février.

Emporté par le tourbillon des accordéons, un air celte se diffusait dans les fins fonds de la cité corsaire. Toute la population ; Malouins et Malouines, était réunie, leurs verres s’entrechoquaient dans « le café du coin d’en bas de la rue, du bout de la ville d’en face du port… La Java ». Ça trinquait, ça chantait au creux d’un vent mélodieux ; « partons, la mer est belle, embarquons-nous pêcheurs, guidons notre nacelle, ramons avec ardeur ». Entrainé par les rires, Saint-Malo dansait sur chaque centimètre de la rue des Martyrs jusqu’à l’enclos du Champ Ruisseaux.

La statue de la vierge Notre Dame, portée à bout de bras par les moussaillons, défilait avec vénusté dans chaque allée de la ville pour le traditionnel pardon de la Sainte-Ouine. Une ribambelle d’enfants se faufilait dans la longue file, hissés sur leur bicycle, avec dans les yeux, cette volonté partagée de protéger les navires avant la mise à l’eau. En mer, un marin ne tient pas debout sans la prière du jour.

Sur le port, dans une valse sans fin, les mouettes aussi étaient rieuses, elles s’évanouissaient heureuses, puis réapparaissaient le bec chargé d’écume, rassasiées dans la brume légère et les embruns iodés de l’hiver 1913.

Les coups de canon résonnèrent, entonnant le chant du départ des terre-neuvas, marins des grands bancs au large du Canada. La foule se rapprocha alors du port où les hommes, ballots sur le dos, s’arrachèrent aux baisers de leurs femmes, de leurs filles et de leurs sœurs. Firmin effleurait le cœur de Clémence, sa bien-aimée, la main posée sur son ventre. Il regarda son regard. Juste le mettre en lieu sûr, l’enfermer telle une étoile nouvelle. L’incruster dans ses yeux, sa mémoire. Sa trace, son évocation chanteront ses espoirs lorsque les murs de sa prison flottante s’étendront dans un éternel recommencement. Le silence. Le silence complice, entendu. Ranger les mots. Assourdir les cris de la peur, de l’absence, de l’attente. De l’attente de celui qui reviendra ou qui ne reviendra pas. Juste les mettre à l’abri.

La grand-voile remontée, le trois-mâts goélette « Étoile » glissa discrètement sur l’océan, bercé çà et là par le délicieux son du clapotis sur les œuvres vives* du navire. Clémence le regardera percer la fêlure de l’horizon jusqu’à ce qu’il en crève le large, étouffant ses larmes face à cet infini qui les séparait. Elle l’attendra. Chaque jour, elle reviendra sur la baie, même le dimanche.

Le voyage jusqu’à Terre-Neuve durera un mois et sur les flots refoulés de leurs sanglots, les rires des marins endormaient leur chagrin, l’ivresse leur tristesse. Saint-Malo pleurait ses hommes, mais Saint-Pierre se réjouissait de les retrouver ; le curé courrait ouvrir son église, les commerces leurs portes et fenêtres, les cafés jusqu’au bout de la nuit. À chaque campagne, tout était bien rythmé ; les pêcheurs pêchaient, les piqueurs vidaient, les décolleurs coupaient, les trancheurs fendaient et les saleurs salaient.

L’année 1913 restera une bonne saison, les cales de l’Étoile seront presque pleines.

Vendredi 18 juillet.

L’immense fatigue de ses longs mois de labeur, dans la glace, l’humidité et la froideur, se lisait sur les visages de chacun, mais plus longtemps à tenir, ils rentreront par un jour d’été, avant que l’automne revienne.

Dans la brume bleue du matin, Firmin sauta à bord de l’un des Doris pour y rejoindre son complice Svante pour une nouvelle journée de pêche à la dérivante. Bulots amorcés aux hameçons, dans le banc du « bonnet Flamand », le petit bateau à fond plat dérivait lentement. Après plusieurs heures de pêche, les deux compagnons retrouvaient vigueur à coup de lard, de pain, de beurre et de vin. Tout se déroulait dans de bonnes conditions avant que le brouillard épais ne gommât brutalement les teintes rouges et orange du soleil de l’ouest jusqu’à en effacer le jour totalement. Dans la nuit venue, venue la nuit.

Le temps se fit tous les tours du compas* pour souffler sa meurtrissure dans chaque point de l’horizon. Des vagues poussées par le courant et le vent violent de l’est puis tourné vers le sud. La grand bleue n’était plus leur seconde femme, elle revêtit son voile noir dans une houle aux ombres barbues, au goût amer de la mer qui divague, se déchaine, se déchire. La mer outragée, la mer cassée. On entendait les cris, les appels à l’aide, de toute part, dans toutes les directions. Partout. Jusque dans leurs entrailles. Sans pouvoir y répondre. Sans pouvoir y prêter main-forte. L’ogresse insatiable, engloutissait tout sur son passage, grignotait chaque parcelle de leur résilience, chaque grain de leur résistance. Le drame de la mer éclata dans toute son horreur.

Lorsque le ciel réapparut, aucun bruit, aucune trace de vie autour des navires, l’océan était vide, les bateaux délaissés. La mangeuse d’hommes aux lames aiguisées buvait ses morts et grandissait dans ses disparus.

Samedi 20 septembre.

Près du môle des noirs*, à l’entrée du port de Saint-Malo, Clémence revenait dérober des souvenirs, elle attendait le retour de l’Étoile, le regard perdu sur le vol ramé des mouettes, et comprit, à l’instant où, dans un son rauque et triste, elles se mirent à pleurer.

*Œuvres vives : parties immergées de la coque d’un navire.

*Tour du compas : le vent souffle de tous les points de l’horizon.

*Môle des noirs : la jetée de Saint-Malo qui sert à l’accostage des bateaux. Une légende raconte que les femmes de marins disparus, vêtues de noir, venaient guetter en vain le retour de leur mari.

Consigne N°7 : Rythme, allitérations et assonances

Crédits : photo by Jonny Lindner on Pixabay

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