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Tuer n’est pas un jeu

Encore cette connasse de Kaelyn. Et si je commençais par toi, Kaelyn chérie ? dit-il, tout en caressant la photo apparue sur le réseau social « snapchat » de son téléphone.

Une voix indique : Peet Walker a 17 ans, c’est un adolescent que l’on qualifie de sympathique, sociable. Avec deux ans d’avance, il a intégré depuis l’année dernière l’université d’État de l’Oregon. Brillant, c’est aussi l’un des élèves les plus populaires depuis les « College World Series 2018 », remportées par the « Beavers », équipe de baseball dont il est le capitaine.

9h, la sonnerie de son portable retentit. Le jeune homme s’est désormais relevé avec fierté. La tête baissée, ses yeux verts se fixent sur la webcam de l’ordinateur.

— Salut les loosers, c’est Peet. On y est, c’est le grand jour et j’ai tout prévu, vous n’en perdrez pas une miette, petits veinards ! lance-t-il, tout en accrochant une GoPro sur son torse.

Les images bougent ; la fenêtre, le lit, les chaussettes à terre, des coupes bien alignées sur une étagère, c’est sa chambre. Le live est fin prêt. Un bout de couloir, il sort de la pièce, descend les escaliers en silence, seul le son de ses pas résonne sur le bois.

— Voilà ma cuisine. Là, mon cher papa qui boit son café et Shirley qui boude, encore une fois, sur son chocolat.

Le jeune homme vit avec ses parents, sa sœur de 14 ans et son petit frère, à Lewisburg dans le comté de Benton dans l’Oregon.

— Coucou, papa, dis bonjour à la caméra.

— Qu’est-ce que tu…

Son père a à peine le temps de finir sa phrase qu’il s’écroule sur le sol, une balle dans la tête, une autre dans le cœur. Shirley, paniquée, regarde son frère ¼ de seconde, puis s’effondre à son tour. Peet saisit 2 torchons puis les dépose sur leurs visages.

Un tueur est né.

Sur l’écran, on le voit se diriger vers le garage. Nancy, sa mère, infirmière de nuit, vient de rentrer. Elle sort de sa voiture.

— Hello chéri, tu es encore là ? Dépêche-toi, tu vas être en retard.

— Je t’aime !

Le coup part. Une balle se loge juste entre ses deux yeux. À terre, ses jambes tremblent encore. Plus pour longtemps. Le second projectile met un terme aux secousses de son corps. D’une main, il attrape le drap bleu, légèrement humide, qui sèche sur le fil pour le déposer sur les yeux éteints de sa mère.

— Je suis désolé maman, je n’ai pas le choix. Avec ce que je m’apprête à réaliser, vous n’auriez jamais supporté et je ne veux surtout pas que vous le sachiez.

Sans perdre un instant, Peet saute à bord du Raptor.

Sur Harrisson boulevard, un éclat de rire. L’imposant Ford fait brusquement demi-tour. Le visage de l’adolescent apparaît sur la caméra.

— J’entends déjà ce que vous dites. J’ai oublié un petit détail ! Allez, retour à la casa.

Saisissant son Mossberg 500, il court, grimpe les marches 3 par 3.

Tom, âgé de 2 ans, un brin endormi, apparaît devant la porte de sa chambre, en pleurs.

— Peur Peet, veux maman.

— Ne t’inquiète pas mon Tommy, viens avec moi, on va aller voir maman. Allez, approche-toi, n’ai pas peur.

Le petit garçon avance sa main frêle vers son frère lorsque son corps se retrouve violemment projeté contre le mur de la pièce.

— Vous n’allez pas vous mettre à chialer quand même. Un môme orphelin, c’est pas une vie !

De nouveau sur la route, la caméra continue de filmer, à droite vers Arnold Way. Sur les places réservées du 2824 Jefferson Way, le pickup s’arrête. Quelques étudiants marchent sur le trottoir en direction de la salle de sport. Personne ne prête attention, aucun ne se doute que sous son long manteau marron se cache un fusil à pompe Mossberg 500, un semi-automatique AR-15 ainsi qu’un sac à dos rempli de chargeurs.

Au moment où Peet se retrouve calé sur l’un des poteaux blancs de l’entrée principale de l’université, une voix s’emballe :

C’est parti, à moi de jouer !! Pas le choix, je ne passerai pas les portiques de détecteur de métaux. Bye bye, Jim ! Bye bye Bill !

Les deux gardes s’écrasent sous le feu des balles.

Des cris déchirent les couloirs.

— Sauvez-vous, y’a un cinglé qui tire partout.

Peet est lancé dans sa course folle sur la meute hurlante. Je vais les abattre comme des canards.

Dans les classes, les coups de feu à cadence très rapprochée se répandent en ténèbres soudaines, l’alarme du « code rouge » vient d’être déclenchée. Les étudiants ont pour instruction d’aller se confiner dans les zones de refuge comme lors des entraînements. Crétins. Je connais toutes vos cachettes. Aucun placard, aucun angle n’est épargné. Ce AR-15 est fantastique ! 45 coups par minutes ! Ça en fait de la volaille !

— Kaelyn ! Kaelyn ! Je sais que tu es là ! Peet arrive ! Je vais m’occuper de toi ma belle ! hurla-t-il dans le couloir qui mène à la salle de sciences.

Terrorisée, la pauvre jeune fille est recroquevillée sous son bureau lorsque le métal froid se pose sur sa joue.

— Ouvre la bouche Kaelyn chérie.

— Peet, je t’en supplie.

— OUVRE LA BOUCHE SALOPE !!!

Elle résiste malgré la peur. Peet l’attrape par les cheveux et lui enfonce le canon de son « fusil » au fond de la gorge.

— Alors Kaelyn, tu en dis quoi ? Arrête de chialer ! Il est où ton conard de Blake ?

— Sai… ss… p… as…,… âche-mo… a… Pe… et, s’il… implore-t-elle.

— Oh non, je ne vais sûrement pas te lâcher ! Toute cette merde, c’est ta faute ! Tu es la seule responsable ! T’envoyer en l’air avec cet abruti ! Tu vas me le payer !

— Tu as vu ? Tu ne prends la main qu’une fois Peet arrivé sur le campus. La voix du début est le scénario que j’ai imaginé pour planter le décor mais tu peux personnaliser le nom des tueurs ou les universités. Le mode 2 joueurs est sympa, par contre tu ne peux choisir que Columbine. Pour le reste, quelle que soit ta sélection, le but est toujours le même ; faire un maximum de victimes. Il faut surtout viser les élèves, ça te rapporte plus de points. À la fin, tu vois même ton nom ou celui de ton avatar à la une du New York Times !

— John, c’est extra. Quel réalisme ! Ton jeu va faire un carton.

 

En référence au jeu « Active shooter », finalement retiré d’une plateforme à la suite d’une pétition.

Depuis 2013, 291 fusillades ont eu lieu dans des établissements scolaires aux États-Unis.

 

Consigne N°14 : Le personnage parle – dialogue et monologue intérieur

Credits : photo by Gerd Altmann on Pixabay 

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