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Puis elle allumera les phares à l’espérance

À genoux sur le rebord de la fenêtre de sa chambre, il pouvait apercevoir l’ombre vaporeuse de la chevelure de sa mère flottée dans les rayons du crépuscule et deviner le murmure étouffé de ses larmes.                    Du haut de ses 10 ans, Mayacine savait. En fermant la porte du Pr Cohen ce jour-là, il comprit dès que ses yeux s’étaient posés sur son sourire mouillé. Il saisit la douleur dans sa gorge muette, celle qui n’avait pas encore percé, celle qui aura tout dévoré dans l’épaisseur des nuits. Un chagrin froissé, un de ceux qu’on enferme et qui laisse là, pétrifié, sans savoir jusqu’où il va mener, un de ceux qui fait grandir un peu plus vite.                                                                                                                                                                                        Le visage dissimulé derrière le rideau de tulle, Mayacine observait le moindre de ses gestes sans voiler le silence. Il avait attendu de longues heures vides, mettant sa conscience en suspens jusqu’au moment où l’obscurité enfin se dilata. Son réveil indiquait presque 23 h lorsqu’à travers le sous-bois, une petite boule de feu sortit d’un tapis de feuilles mortes et fendit l’air dans un bruissement d’aile.

L’histoire que Babou, son grand-père, lui raconta l’année dernière était donc vraie :

— As-tu déjà entendu parler d’Ildfue, Mayacine ?

— Il de quoi ?

— ILDFUE

— Connais pas…

— Veux-tu que je te raconte son histoire ?

— Oh oui Babou, j’aimerais trop, s’écria-t-il d’une voix suppliante.

Mais, ce fut d’un air grave, que Mayacine ne lui soupçonnait pas, que Babou répondit :

— Cette histoire est très très particulière.

Surpris, le petit garçon oscillait entre crainte et volonté d’en savoir un peu plus sur ce Ildfue puis osa dans un souffle tiède :

— mais pourquoi c’est une histoire particulière ? 

— Parce que lorsque tu seras seul et que tu rencontreras le vert ardent d’Ildfue, tu penseras d’abord que c’est le chagrin, mais rapidement tu t’apercevras que son éclat est l’étincelle de la vie, celle où l’on puise l’espoir et la force.

— J’comprends rien, qui c’est Ildfue ? Et puis, c’est quoi ce vert dardant ?

— Un vert ARDENT, ça veut dire très éclairé.

Amusé, le vieil homme poursuivit :

— Il y a très longtemps dans les landes du Yeun Elez des monts d’Arrée du Finistère vivait un ver, en solitaire, car abandonné par sa famille parce qu’il était tout noir, un noir de cendre avec des yeux opaques semblable aux ténèbres. Un jour, à la recherche de nourriture il tomba dans le Youdig, un marais sans fond considéré comme l’une des portes de l’enfer, au moment où la foudre frappa la tourbe sèche. S’en suivit un énorme incendie. Alors que tout avait été détruit, rejaillit d’un essaim de braises, un ver étincelant ; une luciole que l’on appela Ildfue. Depuis, elles sont très nombreuses et chacune porte la lumière d’une âme qu’elle avale pour éclairer le chemin sombre de ceux qui restent.

— Et moi je vais en rencontrer une ? Mais comment je vais la reconnaître, Babou ?

— Tu le sauras parce qu’elle viendra par une nuit dans un bruissement d’aile et, dans une braise volante, elle allumera les phares à l’espérance.

Si Mayacine mis longtemps avant de comprendre cette histoire, elle avait fini par le rassurer.

À la vue d’Ildfue, le petit garçon avait couru pour rejoindre sa mère restée là, immobile, assise dans sa chaise à bascule sur la terrasse de la maison, avec son regard qui ne regarde plus, au bord de la chute. Il s’était penché vers elle, lui avait susurré des « je t’aime » déposant sa tête au creux de sa nuque dorée pour enfermer son parfum d’agrume et d’éternité, lorsque la luciole commença à clignoter, de plus en plus fort. Quelque chose eut lieu, comme un éclair, puis la tempête entra et ramassa son cœur.

Absorbé par les flammes mystérieuses, une petite voix s’éleva :

— On meurt tous à la fin de sa vie mais cela ne dure jamais le même temps. Ne t’inquiète pas, il n’a plus mal, il est comme dans la mer avec les vagues. Je prendrai soin de toi, t’aiderai à dormir et à passer les saisons, je reviendrai les douces nuits et dans mon vert ardent tu y retrouveras l’âme de ton petit enfant.

L’extraordinaire

Credits : photo by Artie_Navarre on Pixabay 

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