Nouvelles Esprit Livre

Prendre l’air

Oui, mais lequel ?

Elle dit, le frais, le pur, celui du matin. Un air iodé, un air marin. Celui de la brise qui respire lentement au creux des vagues, qui s’avancent et se retirent, comme une caresse sur ses joues.

Elle voudrait encore sentir le vent balayer ses épaules nues, deviner les perles de rosée de l’aube se balancer dans le souffle de l’air pur, puis lui mouiller les jambes, pour s’éteindre en cascade. Vouloir encore humer l’odeur des pins, portée par les embruns de la mer qui lui ramèneraient des images familières, apaisantes. Celles de son enfance, de son adolescence et de sa vie de femme.

Chaque jour ses rêves l’emportent, encore plus fort, plus loin. Ce matin, elle en aurait pris un grand bol, à ras bord, juste une dernière fois, une petite bouffée, de l’air du Golfe, sur l’avancée de sable blanc, à la pointe de Kerpanhir. L’air de Locmariaquer.

Un peu de gaz. Hilarant, de préférence. Pour détendre l’atmosphère, la morosité des lieux de Jouy-en-Josas. Une idée lancée, d’un air victorieux, par sa fille, « Ils vont bien s’occuper de toi, tu ne peux plus rester dans ta maison, seule, à t’occuper de papa. Et puis, je serai juste à côté, nous pourrons nous voir tous les jours ».  Au pavillon des Lilas, l’air est comprimé, rétréci, il ne court plus à travers les champs des blés fauchés de l’été. C’est comme si l’air avait été absorbé, enfermé, pompé. La vue de la fenêtre ne porte sur rien. La lumière s’est éteinte avec brutalité sur les murs noircis sans qu’aucune image ne lui parvienne.

Elle lui dit aussi qu’elle prendrait bien « l’air du temps », celui de Nina Ricci, elle en déposerait quelques gouttes au creux de sa nuque, sur ses petits poignets froissés et peut-être encore un brin, juste sous le lobe de ses oreilles flétries. Ce sont les effluves de jasmin et d’œillet qui faisaient tourner la tête d’André. Il disait que son parfum l’envoutaît ; une essence de femme et d’éternité. Aujourd’hui, la tête d’André ne tourne plus, ni à droite, ni à gauche, elle reste figée avec son regard perdu dans le vide et son air hébété, de chien battu. Pauvre hère, recroquevillé dans la lumière du ciel et du soleil couchant.

Elle pourrait peut-être ouvrir une fenêtre, s’y glisser, à travers, au dehors, courrir à en perdre haleine, danser sur un air de salsa, chanter à tue-tête, un air d’opérette, oui, elle pourrait s’enivrer de l’air qui résonne, se gonfle, s’engouffre, s’enveloppe jusqu’à s’étouffer, dans un souffle de liberté.

Une porte s’ouvre, un courant d’air, « Venez Clémence, je vous emmène prendre un peu l’air », dit-elle d’un air détaché.

Mais elle le sait, une fois dehors, Irène poussera son fauteuil jusqu’à la petite fontaine fanée, déposera sur ses genoux le plaid défraichit, puis s’en ira. Clémence se contentera de l’air du temps passé, celui qui a déposé sur son pauvre corps déprécié les marques du temps, celui qui autrefois flottait sur son insouciance.

Consigne N°21 : les nouvelles jeux

 

Crédits : photo by Uwe Posdziech on Pixabay

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *