Nouvelles Esprit Livre

Le silence des vagues

Saint-Étienne. Quelque part en France. Il va encore lui offrir des roses. Pas une minute à perdre. Se doucher. Se pomponner. Se parfumer. Ce soir, ils dîneront près de la cheminée. Il lui dira à quel point elle est merveilleuse et feindra d’en perdre la tête. Chaque année, elle insiste, lui s’en moque, mais c’est sa fête aujourd’hui.
2004, sortie du film « À tout de suite » de Benoît Jacquot. Insipide. Ennuyeux. La salle s’est perdue dans la paresse de ses mises en scène. Quelle perte de temps ? 1h35. Quelle perte d’argent ? 29€10. Ils étaient cinq.

Là-bas, lui aussi a dit à sa femme « à tout de suite ». Elle n’a même pas relevé la tête. À quoi bon, dans 5 minutes elle serait allongée à côté de lui sur les transats de la piscine du Blue Lagoon. Elle cherche son appareil photo pour accrocher ses souvenirs de vacances, les déballer sur les réseaux sociaux. En mettre plein la vue à ceux qui sont restés dans le froid. À ceux qui n’ont pas eu la chance de partir au soleil cet hiver.
Puis, en entendant le jeune couple de la 32 derrière la porte, elle sourit :

« J’ai perdu le do de ma clarinette
J’ai perdu le do de ma clarinette
Ah ! Si papa savait ça, tra la la
Il me taperait sur les doigts ».

Jouer à pile ou face ; pile il gagne, face elle perd. Une façon de gagner tout le temps, c’est un mauvais joueur, un mauvais perdant. Ne surtout pas perdre la face.

Perdre la mémoire. Quelle bonne idée ! Ils oublieraient tout, comme Louis ; sa mère, son père et même ses enfants. Ils ne se souviendraient plus. Dans leur tête, la famille, les amis n’auraient laissé aucune trace. Surtout pas celle de ce dimanche qu’on appelle encore jour du Seigneur.

Une femme a dit : « à tout à l’heure », un homme « à ce soir », l’enfant « à demain », mais demain, ce soir, tout à l’heure, que restera-t-il ? Ne pas rentrer. Se perdre en chemin, le long de la Phetkasem Road.

La voilà qui se retire invisible, en silence. Le ciel de Khao Lak est immense.

« N̂ả k̄hêā mā, n̂ả k̄hêā mā », « attention, l’eau arrive, l’eau arrive ». Puis, elle revient, menaçante. « Wìng. Wìng », « Courez. Courez ». Certains courent pour perdre du poids, ici, tous courent vers la vie, pour ne surtout pas la perdre. « Sūngs̄ud », « le plus haut ».
« Thao, S̄ận pị thāng p̣hūk̄heā », « Thao, cours vers la montagne », c’est ce qu’elle lui a crié, de toutes ses forces. « Nous allons nous revoir », a t-il dit.

Puis le mur d’eau, celui qui dévore tout. De l’eau jusqu’à la poitrine et du sel de la mer d’Andaman sur les lèvres. Relever la tête, retrouver sa main. Gagner du temps, ne surtout pas perdre espoir.
« Kār chı̂ », « À l’aide », « ch̀wy », « au secours », mais le bruit épouvantable de la seconde vague qui se répand en d’éternelles ténèbres, la mer revêt son masque de fureur, puis, elle aspire tout. Ébranler, balayer, emporter.
En France, les arbres ont perdu toutes leurs feuilles. L’hiver est triste. Ici, l’enfer est bleu, le soleil immobile.
Chacun tente de se rattraper à ce qu’il peut, à ce qui lui tombe sous la main alors que les autres disparaissent sous les flots, qui bientôt ne régurgiteront plus que l’écume de leurs vies dans un pandémonium resté radieux.
Thao ne rentrera pas.

Chaque année, ils reviendront projeter leurs cauchemars à coup de pinceaux sur les murs ou de bougies sur la plage. Ils enfermeront la lumière dans le sable de Patong en mémoire de tous ceux qu’ils ont perdus ce jour-là :

James, 57 ans, a perdu sa femme et ses deux enfants
Caroline, 32 ans, a perdu sa fille unique
Arthur et Constantin, 17 et 15 ans, ont perdu leur parent et leurs deux frères
Ou Paula qui en une matinée a tout perdu, sa maison, son amie, ses parents, son mari et ses deux enfants.
Éva vivante, mais sans son frère. Seule à tout jamais.

Ainsi que les 230 000 autres victimes de la vague tueuse du 26 décembre 2004.

 

 

Consigne N°20 : les nouvelles contrastes

Crédits : photo by bryandouglashenry on Pixabay

3 commentaires

  • sabrina p

    Bonjour Stéphanie,

    Je viens de terminer la première année de l’ESL, et comme je ne poursuis pas sur la plate-forme, je vais directement sur ton blog, qui est assez clair et bien organisé. J’avais vu passer ton texte sans le commenter, le remettant à plus tard, et au final, je ne sais plus si je l’ai jamais fait. J’avais particulièrement été touchée par ton sujet, par le thème choisi, ayant voyagé beaucoup dans des îles ou des pays, notamment le Sri Lanka, où l’on voit encore le passage d’un tsunami qui a ravagé des habitations et transformé le littoral. Tu as écrit cette nouvelle avec une certaine pudeur qui, par ces contrastes, arrive à nous émouvoir. Je n’aurais pas ajouté la dernière phrase, pour rester dans ce temps en suspension.

    Belle journée à toi, au plaisir de continuer à te lire. Sabrina.

    • stephanie-priser

      Hello Sabrina,

      Quelle belle surprise de lire ton sympathique message ! Merci à toi.
      Le temps passe trop vite, ta plume si singulière va manquer sur la plateforme d’ELS… je n’en dis pas plus ici, car j’ai prévu d’aller commenter ton blog à l’issue de mon cursus chez ELS puisqu’il ne me reste que 3 consignes et je fais également une pause ensuite !
      Concernant cette dernière phrase, tu as peut-être raison. Je pense surtout que l’on n’en saisit pas le sens profond, certainement parce qu’elle n’est pas bonne. Pour le moment, je n’en ai pas trouvé d’autre… c’était une volonté de s’interroger sur le fait, qu’en France, nous ne sommes jamais contents, nous nous plaignions constamment. Je souhaitais « balancer » une phrase très brute, banale, certes culpabilisante, mais juste pour nous interroger sur la manière que nous avons de nous plaindre de façon permanente, parfois pour des broutilles alors qu’ailleurs, les populations vivent des drames atroces.
      J’ai une affinité particulière avec la Thaïlande mais c’est lorsque je suis rentrée d’Indonésie que je me suis juré de ne plus jamais me plaindre. Et si tu es allée en Asie, tu sais donc aussi à quoi je fais allusion.
      Cette dernière phrase devait aller dans ce sens… néanmoins, j’ai aussi une contrainte de consigne, c’est d’utiliser le mot perdre. Si tu as une phrase du tonnerre à me proposer qui aille dans ce sens et qui soit moins culpabilisante, je suis preneuse !
      Dans tous les cas, Sabrina, c’est avec un énorme plaisir que je te suivrai sur « Entre les lignes ». Je te souhaite le meilleur pour tout et le reste, car tu le mérites. Très sincèrement. Stéphanie.

  • Sabrina P.

    Merci Stéphanie pour ce beau message ! C’est dommage, je ne l’avais pas lu plus tôt ! Normalement, je vois dès qu’il y a une réponse à un commentaire, mais peut-être que ça ne marche pas sous le pack de l’esprit-livre.

    Je comprends tout à fait l’intention que tu as voulu porter à ton texte, et je te refoins en effet sur le fait de relativiser nos petits problèmes quand on réalise, à côté de scènes que je n’oublierai jamais dans certains pays d’Asie du sud-est ou en Inde, la chance que l’on a de vivre en France.

    Je comprends mieux la nécessité d’utiliser le mot perdre, mais je suis certaine que tu peux le glisser en amont, avec subtilité, comme tu sais bien faire. Et, car je crois qu’il est difficile de culpabiliser les autres et de hiérarchiser les douleurs et les souffrances, je supprimerais cette dernière phrase, car le questionnement se fait de lui-même à la lecture de ton texte, où le lecteur peut en effet prendre du recul par rapport à ses plaintes et lamentations.

    Au plaisir de te lire, encore et toujours, belle journée à toi, Sabrina.

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