Nouvelles Esprit Livre

Le jour où j’ai tué mémère

Réecriture d’un texte sur le sentiment de culpabilité d’une petite fille de 4 ans se pensant responsable de la mort de son arrière-grand-mère.

Premier jet :

— Elle est où mémère ?

J’ai ce souvenir qui récidive en pensant à toi. J’ai 4 ans. Je crois… mais cet épisode fut révélateur, j’ai tout de suite compris que l’absence, la perte, le manque, le vide allaient faire partie de moi pour toujours. Comme une réminiscence pour me retenir vers ce qui est effacé. Pas supprimé, juste éclipsé, estompé, gommé jusqu’à en être censuré totalement.

Chez les Le Floch, on ne parle pas des morts, on les aborde, les effleure, les évoque, mais jamais on ne les atteint. Comme si on ne les acceptait pas. Pour les Le Floch, il n’y a de place que pour les vivants, et seulement pour les vivants, ceux qui sont encore bien là, les résistants, ceux qui font partie du développement durable.                                                                                                                                                    Et moi, Mémère, on m’a dit qu’elle était partie au ciel. Et après, on ne m’en a plus jamais parlé. On m’a laissée avec cette phrase brute, presque inachevée. Une phrase irrévocable, sans appel. Mais du haut de mes quatre ans, j’ai tout de suite saisi la clef de cette sentence.

Mémère venait de mourir. Elle venait de mourir et c’était ma faute !

Mémère m’épiait sans cesse, dans la maison, dans mon sommeil, à travers la vitre de la cuisine de Mamie lorsque je jouais au ballon ou faisais du vélo. Elle m’observait, me surveillait, elle était à l’affût de mes moindres faux pas, de mes infimes maladresses. Du haut de mes quatre ans, je lui tirais la langue, parfois même je lui donnais des coups de pied pour qu’elle me libère enfin de cet enfermement. Longtemps j’ai cru que je l’avais tuée Mémère avec toutes mes envies de liberté. Avec ma volonté d’exister.

Minutieusement, j’ai pourtant tenté d’invoquer les moindres traces, les plus petits restes de délicieux récits. Mais de Mémère, je n’ai pas d’affectueuses pensées. Seulement les pâtes de fruits que de temps à autre elle me laissait. J’ai surtout ce rappel d’être épié, examiné, scruté. Mémère me scannait des pieds à la tête à longueur de journée. Longtemps, j’ai eu envie de me souvenir de Mémère. Jamais je n’ai osé en parler.

Je n’ai jamais su si j’étais l’élue ou la damnée.

Réécriture :

 — Elle est où mémère ?

— Elle est partie au ciel.

Chez les Le Floch on ne parle pas des morts, comme si on ne les acceptait pas alors on me laissa seule avec cette phrase lacunaire, imparfaite. Mais du haut de mes quatre ans, je saisis tout de suite la clef de cette sentence : mémère venait de mourir. Elle venait de mourir et c’était ma faute.

Dans l’espoir de retrouver de délicieux souvenirs, d’infime trace de rire ou de tendresse, je songeais souvent à mon arrière-grand-mère, malheureusement, je n’avais pas d’affectueuses pensées, juste des pâtes de fruits tendues parfois. Hébergée chez mes grands-parents dans la maison de Pouladen, mémère me guettait, m’épiait de toute part ; derrière les portes, près des volets turquins, le nez collé aux fenêtres, avec ses yeux noirs, sa longue chevelure terne, d’un poivre sombre et d’un sel sans éclat. Certains jours, elle les attachait en un chignon serré qui lui étirait les traits, lui donnant une apparence encore plus sévère.

Elle attendait en permanence quelque chose qui n’arrivait pas.

Perchée sur mon vélo sur le sentier de la plage, tout proche de la chaumière, je lui tirais la langue en la voyant surgir aux carreaux. Parfois même, je lui portais quelques coups de pied, juste pour me libérer de son emprise étouffante.                                                                                                                                               Avant ce deuil, la mort n’existait pas, ensuite elle se transforma en cette horrible certitude que les êtres ne faisaient que passer et qu’une nuit suffisait pour tout engloutir. Je grandis et me nourris dans le silence d’un chagrin et d’une culpabilité qui n’avait jamais percé : j’avais tué mémère avec mes coups de pied.

C’est aussi à ce moment-là que je sentis cette chose grossir en moi, une chose lourde et pesante ; le silence. Apprendre à taire les mots, hurler sans bruit. Chaque membre de la famille se chargeait de la douleur des uns et des autres, devenant ainsi propriétaire des fêlures de chacun, sans jamais les partager.                   Mais comment faire sans les mots ? Où peut-on poser ses ombres, ses déchirures ? Comment ne plus avoir peur si un jour on ne se laisse pas traverser par tout cela ?

Le jour où mémère est partie au ciel, j’attendis plusieurs semaines devant la télévision, pour la voir apparaître, dans l’espoir d’entendre ses mots. À quatre ans, on a la candeur de penser que les morts intimes sont aussi importants que de renommés artistes. Sans l’apercevoir, je décidai de noircir toutes les pages de mon livre « les contes du chat perché », d’un « pardon mémère, je voulè pas te tué ».

Il fallut attendre celui de « paranoïa » pour comprendre ses cris nocturnes, l’agitation douloureuse de ses mains ou la crispation des traits de son visage. Puis, des années plus tard, entendre « mais qu’est-ce que tu dis là, ce n’est pas de ta faute, mémère était très malade » pour me délivrer complètement du poids de cette culpabilité.

Mais il reste toujours quelque chose de l’enfance : « Écrire, ce n’est pas vivre. C’est peut-être survivre ». *

*Blaise Cendras

 

 

Consigne N°24 : la réécriture

Credits : photo by Ernie Stephens on Pixabay 

2 commentaires

  • Sabrina P

    Bonjour Stéphanie !

    COnsigne très intéressante, de réécriture, cela me donne une idée pour le futur ! Ici, j’ai beaucoup aimé tes deux textes, mais bizarrement, j’ai l’impression qu’ils ne disent pas tout à fait la même chose. J’ai particulièrement apprécié ton premier texte, dès le second paragraphe. C’est vif, c’est curieux, on se pose des questions sur cette mémère, le désarroi de la petite fille sont bien retranscrites. Ta deuxième version est très bien dépeinte aussi, mais elle a pris une tournure moins mystérieuse, plus mélancolique… C’était peut-être le but de la consigne remarquer ! Un plaisir de te lire, à chaque fois. Belle journée à toi, Sabrina.

  • Stéphanie Priser

    Bonjour Sabrina,

    Merci pour ton gentil message. C’est aussi la réflexion que je me suis faite après coup, j’ai pris une autre direction pour la réécriture. Mais étant donné qu’il fallait laisser reposer le texte, en le reprenant, d’autres idées sont venues. J’ai écrit le 1er jet très très rapidement, presque sans réfléchir et surtout sans savoir ce que je voulais et ce que j’en attendais. Le mystère vient certainement de là! Bonne soirée à toi. Stéphanie.

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *