Nouvelles Esprit Livre

Le bonheur s’apprend aussi sous la pluie

Sur la table, 4 photographies.

Au dos de la première, une date, 26 juin 1998. Je me souviens parfaitement de ce jour, c’est ma mère qui prend la photo. Je suis seule devant l’entrée de l’aéroport Roland Garros de La Réunion. J’ai 20 ans. Je porte un jean bleu foncé, un pull en V bleu marine ainsi qu’un blouson en cuir marron. J’ai le teint hâlé des dimanches passés sur les plages de Boucan-Canot ou de l’Ermitage, les yeux bruns, encore légèrement bridés. Le vent soulève délicatement mes cheveux mi-longs, gardés blonds malgré la stupeur du choc de ces mèches ratées. Je suis debout, devant les portes vitrées qui me mèneront à l’entrée de l’aéroport. Il ne fait pas très chaud, c’est l’hiver sur l’île, le moment idéal pour l’abandonner. Je m’efforce de boire les dernières gorgées d’air bleu qui ronflent sur les frangipaniers privés de leurs fleurs et de leurs feuilles d’été. Je me délecte de la saveur acidulée du combava des bouchons de la veille, avalés une ultime fois sur le barachois. Déterminée à rejoindre la métropole pour retrouver ma Bretagne natale ; enfermée depuis 15 ans dans des cartons ambulants, je souhaite décider, choisir, m’enraciner. Juste m’inscrire et exister. À force de revenir de partout, mais de venir de nulle part, j’ai ce besoin fou d’un retour aux sources, là où j’ai ouvert les yeux. Je souris, j’ai hâte, j’ai peur.

Je vais rentrer chez moi, mais personne ne m’attend.

Le deuxième cliché a été pris le 12 avril 1999. Nous sommes 4 amis. Manee a saisi le polaroïd. On aperçoit Paul, Maewenn et moi sur les rochers déchiquetés de grès rose du Cap d’Erquy dans les Côtes-d’Armor. Le soleil se lève derrière nous. Ils sont venus sur un coup de tête me réveiller à 4 h avec cette volonté acharnée de me faire oublier mes vies d’avant, mes vies ailleurs, même s’ils ne comprennent pas toujours que l’on puisse avoir le mal d’un pays qui n’est pas le sien. Sans me juger, ils s’efforcent de me faire découvrir la Bretagne qui leur est si chère. Maewenn tout sourire, fait la pose, les poings sur ses hanches et la tête penchée sur le côté en mimant un baiser vers l’objectif. On distingue à peine le visage de Paul, mais on voit qu’il a un fou rire, la main tendue vers le sol. Quelques secondes auparavant, il avait son bras autour de mes épaules. Moi. Je ne suis plus sur la photo. Trop proche du bord, la houle m’a fait tomber. J’ai le goût de la vase argileuse et des pleurs déchirés de mes renoncements avec ces algues gluantes, puantes jonchées sur ma bouche. Encore une fois, le vent et la pluie chassaient mes espoirs dans un grincement strident. Trop imbue de mes différentes vies sous les tropiques, je ne faisais aucun effort et la Bretagne demeurait ennuyeuse, banale. Elle m’abominait même parfois. Mais où aller ?

On vit où quand on ne sait pas d’où l’on vient, lorsque l’on a dit adieu partout.

Sur la troisième photo, nous sommes le 8 octobre 2002. Paul, devenu mon mari, espère toujours provoquer le déclic tant attendu, celui où enfin je prendrai conscience de la beauté de cette Bretagne. Cette fois, il a décidé de m’emmener dans les monts d’Arrée du Finistère. Nous sommes tous les deux au sommet du mont Saint-Michel de Braspart devant la porte d’entrée rouge brique de la chapelle Saint-Michel. La photo a été prise en mode automatique, nous n’avons croisé absolument personne. Paul a un magnifique sourire, il est très heureux d’être là. Il porte une doudoune bleu nuit avec une capuche, un jean et des baskets. Moi aussi je suis bien couverte avec une parka, un jean et des bottes noirs. En revanche, on ne distingue pas mon visage, les rafales sont venues plaquer brusquement mes cheveux sur mes yeux, mon nez et ma bouche. Après tout, c’était bien mérité. Un soufflet en pleine figure qui me donnait l’occasion d’aboyer encore plus sur la Bretagne toute entière. Après avoir gravi 90 marches, le mont qui culmine à 380 mètres est censé nous offrir une vue incroyable sur le lac de Brennilis, la lande, les tourbières et la cuvette du marais du Yeun Ellez. À la place, c’est une sorte de vision du néant dans une pluie noire, un ciel noir et un vent glacial qui me lacère les joues. Si l’on avait pu voir mon visage, on aurait lu la déception, le découragement. Mon lieu de naissance a beau être inscrit sur ma carte d’identité, jamais je ne serai bretonne. Je n’y arriverai pas. D’ailleurs, elle n’en a que faire de mes états d’âme, la Bretagne. On dirait même qu’elle s’acharne, se venge de cette Bretonne qui préfère manger la galette de riz plutôt que de blé noir et qui remplace ses fichues pommes de terre par de la banane plantain.

Mes souvenirs sont violents, ils me dévorent.

Je souris en regardant cette ultime photo, c’est un touriste réunionnais qui l’a prise le 11 mai 2008. C’est un gros plan sur nos quatre visages ; Paul, ma fille Zoé, mon fils Noam et le mien. Nous sommes assis, joue contre joue, sur les marches du phare Saint Mathieu. Derrière nous, les ruines de l’abbaye, rendue célèbre grâce à la série Dolmen. C’est une journée magnifique, gorgée de soleil où le vent, chassant la pluie, vient nous caresser délicatement la peau pour y déposer quelques vapeurs iodées. M’y suis-je habituée ? L’ai-je apprivoisée ? La Bretagne se mérite et loin de mes préjugés, je peux enfin savourer la superbe vue de « Penn ar bed » comme disent les Bretons, sur les îles d’Ouessant et de Molène.

Dans cette Bretagne rageuse, je cherchais mon corps, les morceaux de moi-même que le vent avait dispersé. Mais un matin, en me réveillant à côté de cet homme, j’ai compris que je l’aimais. Et aujourd’hui, « Je porte au fond de moi cette odeur de la mer, comme le souvenir des pays et des rêves pour lesquels mon destin n’appareillera plus »*.

Dans les yeux de mes 3 Bretons, la Bretagne est redevenue mon adresse.

*Extrait du poème « Odeur marine » de Roger Devigne.

 

Consigne N°9 : De l’album de famille à l’autoportrait. Les petits sentiers de la mémoire.

Credits : photo by Fifaliana Joy on Pixabay 

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