Nouvelles Esprit Livre,  projet "Une vie à t'attendre"

Ce n’était pas si dur de perdre son père

Mon père est mort.

La voix du silence venait d’être annoncée.

Vendredi 9 janvier 2015, je venais d’apprendre la mort de mon père. Mon père était décédé. Il était décédé et c’est tout ! Tout était là. Tout était dit.

La réalité se résumait en seulement quatre mots : « MON PÈRE EST MORT ».

La nouvelle était banale et violente à la fois. « Des pères, ça meurent tous les jours » mais cette fois, c’était le mien, la mort allait parler de mon père.

– « Mon père est mort », « mon père est mort », « mon père est mort »…

J’avais besoin de répéter en boucle ces 4 mots, à voix haute, mais ma voix restait sourde.

Je tentais alors de goûter la saveur de son Nom et de son Prénom dans toute son éphémérité, en prononçant, seule, inlassablement :

– « Yann LEIK est mort », « Yann LEIK est mort », « Yann LEIK est mort »…

J’espérais juste que la pièce fasse écho de ces mots pour me faire réagir, car mon cerveau avait bien compris toutes les données, mais mon corps lui, n’entendait toujours pas. Mon corps ne comprenait rien. Sa souffrance était sèche, les larmes n’y avaient pas encore fait leur nid.

Sur le coup de l’annonce, peut-être que je n’avais pas voulu entendre, alors j’étais allée consulter le dictionnaire afin d’être certaine de bien tout comprendre.

Dans Larousse au mot mort, je trouvais :

« Perte définitive par une entité vivante (organe, individu, tissu ou cellule) des propriétés caractéristiques de la vie, entraînant sa destruction ».

Mon père avait perdu les propriétés caractéristiques de sa vie et avait donc été détruit. Peut-être que pour Larousse les morts peuvent se reconstruire.
Dans Larousse, je trouvais aussi plein de synonymes au mot mort. Mais moi, mon père, il n’était pas éteint. Mon père, il n’était pas inerte. Mon père, il n’était pas perdu. Mon père, il n’était pas disparu. Non. Rien de tout cela.

La vérité c’était qu’il était seulement mort. Mon père avait cessé de vivre. Son cœur s’était arrêté de battre.

Ce n’était pas si dur de perdre son père !

Le jour de sa mort, je n’avais d’ailleurs pas changé mes habitudes, je n’avais rien ressenti. Pour tout dire, je n’avais même rien vu venir. Mon père était passé de la lumière à l’ombre sans que je m’en aperçoive. Le train Shinkansen au Japon, lui, n’est jamais allé aussi vite !

Je n’avais même pas eu à l’accompagner. Je n’avais pas eu à lui tenir la main, je ne lui avais pas maintenu compagnie. Il ne m’avait pas parlé du dernier film qu’il avait vu, pas plus du dernier livre qu’il avait lu. Je n’avais pas eu à lui exprimer mes peurs. Je n’avais pas eu à entendre ses inquiétudes. Je n’avais pas eu à écouter sa vie, sur ce qu’il allait perdre ; ses amis, sa famille. Je n’avais pas eu à parler de lui. Je n’avais pas eu à le rassurer, il avait traîné sagement sa douleur. Il était resté seul avec sa fin de vie, seul dans sa mort.

Ce n’était pas si dur de perdre son père !

J’aurais pourtant voulu l’accompagner dans son plus grand voyage, j’aurais voulu avoir à effacer mes illusions, j’aurais voulu avoir à trébucher. J’aurais voulu avoir à fermer les yeux, penser que tout irait mieux. J’aurais voulu avoir à m’évanouir pour adoucir ma mémoire, que l’on excuse mes absences, que l’on éteigne mes pensées et que l’on éradique ma douleur. J’aurais tant voulu avoir…avoir les mots qui s’étranglent en moi à cause de la douleur du manque, du manque de mon père qui se serait imprimée partout en moi.

Mais non. Je n’avais pas eu à m’inquiéter de ses réveils tardifs. Je n’avais pas eu non plus à appeler, de frayeur, en voyant son corps violacé qui s’agite. Je n’avais pas eu peur en entendant la voix rauque de sa respiration, je n’avais pas non plus été effrayée lorsque ses yeux ne reconnaissaient rien ni personne.

Non, je n’avais rien enduré de tout cela.

Ce n’était pas si dur de perdre son père !

Un souvenir surgit alors ; celui de mes anniversaires, même les plus lointains ; mes 4 ans, mes 10 ans, mes 15 ans, mes 18 ans, mes 30 ans et ce dernier…où encore une fois, j’avais soufflé ces bougies sans père à côté de moi.

J’avais beau cherché dans chaque recoin de mon histoire, dans chaque vestige de mes souvenirs et dans chacune des parties de mon corps, il n’y était pas, il n’était pas là.

Depuis des années. Depuis une éternité.

Non, je n’avais aucune trace de mon père. J’étais une étrangère. Tout ce qui me survenait n’était pas moi-même. Je n’étais qu’une partie de moi, l’autre était cachée, masquée. Je vivais ma vie à demi, à moitié. Je vivais ma vie à travers, en dehors.

Je n’étais qu’une réminiscence, j’étais le seul récit de Yann LEIK.

Devant moi, dans mes effondrements, je n’avais pas senti les larmes qui tremblaient sur mes lèvres asséchées par la stupeur du choc. Je n’avais pas eu le temps de me préparer, l’impact fut violent et c’est un vide profond qui s’empara de moi. Comme si jusqu’à maintenant j’avais usurpé l’identité d’une autre pour ne pas ressentir la douleur tranchante de son absence. Cette annonce, c’était toute ma vie sans père qui recommençait.

Vendredi 11 mai 2001, jour de son dernier souffle, c’était comme un merveilleux malheur.

Ce jour-là, j’étais encore prisonnière de mon effroyable attente, ce jour-là, je me nourrissais toujours de l’espoir de le retrouver.

Entre sa mort et son annonce, je venais finalement d’avoir 14 années de sursis, 14 années dans de délicieuses attentes qui ont eu le don de préserver mes songes et de cultiver mes espérances.

Ce n’était pas si dur de perdre son père, le plus dur ce fut de le savoir.

Credit : photo by Free-Photos on Pixabay 

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