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L’amour à mi-temps

Première photo : Ça, c’était à la sortie du lycée Fustel de Coulanges à Yaoundé, l’un de nos premiers rendez-vous. Taverio, adossé au mur, m’attendait avec des petits pains de viande de soya* dans les mains. Il savait à quel point j’adorais leur saveur braisée et pimentée. Sa chemise rose fuchsia, légèrement entrouverte, laissait apparaître une Enata* sur sa peau cuivrée. La profondeur de son regard pers brulait déjà sur mon cœur de 16 ans.

Deuxième photo : Yaoundé toujours. Nos rires complices résonnaient sur toute l’Avenue Churchill. Sur la terrasse du restaurant thaï de Dan, Taverio se débâtait avec le Mi Xao « mais qu’est-ce que tu me fais faire, je ne comprends pas comment tu arrives à manger avec ses trucs ». Ne sachant absolument pas se servir des baguettes, il en avait mis partout sur la nappe et les crevettes avaient sauté jusque sur la table voisine. Pauvre chemise ! C’est à ce moment-là que j’ai ressenti ce sentiment foudroyant de ne plus pouvoir me passer de lui.

Troisième photo : les bras croisés, Taverio jetait des cailloux avec son pied sur sa golf cabriolet bleu. On aurait dit un enfant capricieux. Halte forcée à Londgi à 17 km de notre point de chute. En me regardant, il finit par décrocher un sourire pour la photo. 1 h plus tard, nous serons repartis, direction la station balnéaire de Kribi. Une première escapade où nous serons logés dans un bungalow donnant un accès privatif sur la plage. Instant magique avec cette impression d’être seuls au monde. Après 1 an, enfin une première nuit entière ensemble. Un mensonge qui ne me rendait pas fière du tout. Mes parents me pensaient chez ma meilleure amie. Jamais ils ne m’auraient laissé vivre cette histoire. Sur cette photo, Taverio a 28 ans.

Quatrième photo : Taverio riait avec mes amis à la table des frères Benamouzi. Le rendez-vous prévu au Safoutier fut changé à la dernière minute pour rejoindre plus rapidement le Safari Club où nous fêterons les résultats du BAC. Le lendemain, nous apprendrons la fusillade ayant coûté la vie aux 20 personnes sur la terrasse. Je ne pouvais plus vivre sans Taverio ; sa voix, son odeur, son corps tout entier s’étaient imprimés dans chaque pore de ma peau. On dit que la douleur est utile, qu’elle nous permet de reconnaître le danger. Et moi, je ne savais pas que l’amour s’accompagnait de symphonies aussi lancinantes.

Cinquième photo : Devant le marché aux femmes, je ne souhaitais pas prendre cette photo, mais Taverio insista pour poser avec Zachari, mon chauffeur et garde du corps. Prudence avec les élections présidentielles, j’avais interdiction de me déplacer seule. Taverio arriva avec plus de 1 h de retard. Des retards qui se répétaient, des rendez-vous sans cesse repoussés malgré les promesses « des jurés, des toujours ». La passion me consumait davantage et cela semblait le rassurer, voire l’amuser.

Sixième photo : Le soleil de l’Afrique va s’éclater. Départ pour la France. Taverio apparait à l’entrée de l’aéroport Nsimalen les yeux rougis. C’était la première fois que je le voyais pleurer. Au moment où il pénétrera dans la salle d’embarquement, il m’adressera un baiser « tu vas me rejoindre sans tarder. Attends-moi. Trois mois à tenir. Moi, je t’attendrai ». L’attendre, toujours. Une abstinence sans fin qui dévorait mon corps tout entier. Notre amour était devenu un adorable enfer et mon état de manque se prolongeait sans cesse.

Septième photo : sur Rennes, à la terrasse de la brasserie du Piccadilly. Un rendez-vous improvisé par Taverio alors que nous nous étions quittés fâchés la semaine dernière au café de Flore dans son quartier parisien. Ce jour-là, pensant retrouver Justine, qu’il avait mise dans la confidence, le serveur m’apporta le Ouest-France « c’est l’homme derrière vous, celui avec la chemise blanche et le costume bleu marine qui m’a demandé de vous l’apporter, je crois qu’un message se trouve à l’intérieur ». P8, en haut de l’article « Le Stella de Marguerite Duras » de Jacques Blanc suite au décès de l’auteure, juste une petite phrase « Veux-tu être la dernière ? Taverio ». Il ne changera pas, toujours aussi imprévisible, tout comme lors de cette demande en mariage.

Huitième photo : Paris à nouveau, enfin. L’attente toujours, interminable. C’est Taverio sur cette photo prise à la volée au moment où il pénétrait dans la cour de son immeuble. Je souhaitais lui faire une surprise. Quelques minutes plus tard, je sonnai à sa porte. Il m’ouvrit presque dénudé et derrière j’aperçu une autre personne. Un choc d’une violence inouïe ; Taverio, avec un autre homme.

Neuvième photo : ça, c’est la dernière photo prise, elle date d’hier. Au milieu, Taverio, ses bras entouraient les épaules de Mathias et les miennes. Taverio est à la fois une drogue et un remède, je le sais depuis le début, mais par passion, j’ai accepté toutes ses conditions, même celles de le partager.

 

*Enata : motif traditionnel de la culture polynésienne. Il symbolise les humains et les Dieux.

*Viande de soya : bœuf mariné avec des épices qui sont mélangées avec de l’arachide, puis cuite au barbecue. Recette de l’Afrique de l’Ouest.

Consigne N°18 : les nouvelles photographiques

Crédits : photo by Gerd Altmann on Pixabay

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