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La vérité viendra masquée

— Je me sens épiée en permanence, presque menacée. Quelqu’un me suit, c’est une certitude.

Kira est une jeune ukrainienne de 20 ans, étudiante en langues étrangères appliquées depuis maintenant 4 ans à La Sorbonne où elle mène une vie tout à fait normale, bien dans sa peau et très bien intégrée malgré cette anxiété croissante.

— Et qu’est-ce qui vous fait dire cela ?

— La peur.

Au début, ce n’était qu’une impression, comme celle que l’on ressent lorsque quelqu’un vous regarde, puis au fil des jours, l’angoisse devint plus diffuse, plus aigüe jusqu’à s’imprégner partout en elle. Pourtant, à chaque fois qu’elle se retournait, personne, les rues demeuraient familières, la foule ordinaire.

— Vous rappelez-vous un autre événement en particulier ?

— Oui, ceux de cette nuit… je me souviens avoir retrouvé un masque sans visage au pied du citronnier de mon balcon. Prise de panique, je ne comprenais pas, j’ai tout de suite pensé que quelqu’un s’était introduit chez moi. Le plus étrange, c’est que la porte d’entrée ne présentait aucune trace d’effraction, en plus, je vis au dernier étage d’un petit immeuble tranquille de la rue Froidevaux.

— C’est très bien Kira, poursuivez.

— Je me sentais de moins en moins en sécurité, alors j’ai décidé de ne pas rester seule et d’aller dormir chez mon amie Laurette. La pauvre a passé toute la soirée à me rassurer, « hier, c’était le Mardi gras, le masque s’est certainement envolé pour se déposer par hasard sur ton balcon. Rien d’étonnant à cela, c’est tellement léger ces trucs-là ! » Apaisée, je me revois m’endormir sur le canapé du salon.

Le lendemain matin, à la fois coupable et reconnaissante, la jeune fille préparait le petit déjeuner pour son amie, puis café servi, pain découpé, se hâta d’aller la réveiller « Laurette ! Le p’tit dèj est prêt ! ». Aucun son. « Laurette ? », mais Laurette ne répondit pas, sa chambre demeurait vide et la sonnerie de son téléphone résonnait dans le studio.

— Je sais à quel point c’est difficile mais c’est la première fois qu’autant de détails vous reviennent. Que se passe-t-il au retour dans votre appartement, lorsque le commissariat vous renvoie chez vous ne constatant aucune anomalie ou effraction ?

La nuit l’enveloppe de son voile obscur, Kira ne dort pas, elle écoute. Elle écoute le silence de la nuit qui s’installe et lutte contre la peur frémissante qui l’assaille. Elle mesure chaque son, celui de la moto qui se prolonge au lointain, celui de la porte d’entrée de l’immeuble, du volet de l’appartement du dessous, du vent qui s’engouffre sous la porte, puis celui du bruit de la marche épuisante du voisin d’à côté. Ne surtout pas bouger, seulement respirer. Filtrer chaque bruit. Puis entendre les pas qui se rapprochent, la main sur la poignée. Fuir. La seule issue possible, s’enfuir par la fenêtre. Sur les toits de Paris, Kira court en chemise de nuit pour échapper à l’homme qui la pourchasse. Il est derrière, Kira peut ressentir son souffle dans son dos. L’homme se trouve juste à côté avec son masque sans visage. Elle se retourne en criant, mais n’aperçoit que des ombres, de plus en plus épaisses. Sur les toits de zinc glissants, la voilà qui trébuche, incapable de se relever, une main s’agrippe à sa jambe, Kira lutte de toutes ses forces pour enfin parvenir à se redresser. Elle court pour sa vie, telle une enragée, elle, la proie traquée.

— Ensuite, quelques jours plus tard, enfin je crois, je suis invitée chez des amis pour dîner. Je revois très bien la scène, tout le monde est détendu, nous rions, je passe un très bon moment. Je me trouve assise en face de l’entrée. Quelqu’un sonne puis lorsque la porte s’ouvre, la frayeur me surprend à nouveau. L’homme au masque sans visage se tient debout, en silence, devant moi. Et là, je me réveille en sueur.

— Kira, essayez de visualiser qui se cache derrière le masque, c’est peut-être quelqu’un que vous connaissez. Les cauchemars disparaîtront tout naturellement par la suite. Nous allons nous arrêter ici pour aujourd’hui, je vous dis donc à la semaine prochai…

— Oh, non ! Ça y’est, je me souviens…non, quelle horreur, cria-t-elle…l’homme au masque…c’est mon père…je me rappelle de tout maintenant…les snippers de la place Maïdan n’étaient pas Russes…ils étaient Ukrainiens…et mon père, était l’un d’entre eux.

La jeune femme fut retrouvée inconsciente à la suite des affrontements du 20 février 2014 qui embrasèrent la place Maïdan de Kiev. Depuis, elle souffrait d’une amnésie traumatique qui refoulait tout souvenir de ce jeudi noir ainsi que de l’instant furtif où elle aperçut son père, commandant dans l’armée et proche de l’opposition, parmi les tireurs.

Consigne N°16 : la structure du récit. Quel est le problème du héro?

Crédits : photo by Stefan Keller on Pixabay

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