Nouvelles Esprit Livre,  projet "Une vie à t'attendre"

La blessure

Lundi 20 mai 2019, Éva demeure immobile face au grand portail noir de l’entrée de sa maison. Va-t-elle avoir le courage de sonner ? Accepteront-ils seulement de lui ouvrir ? Encore un peu de temps, c’est tout ce dont elle a besoin. À ce moment, la seule chose qui lui vient en tête, ce sont les mots. Elle décide d’aller s’asseoir près du lac, tout près d’ici. Se dissoudre dans l’écriture pour s’arracher au vide, voilà ce à quoi elle pense. Coucher les mots, ne pas les étouffer cette fois-ci, ne surtout pas les enfermer. Elle le sait, jamais ils ne lui pardonneront mais peut-être qu’un jour, ils comprendront.

J’ai ce besoin de laisser s’échapper le vide, de le sortir du dedans, même si c’est douloureux. C’est un peu comme des vomissements, tout le haut du corps se hisse pour purger l’estomac. Moi, c’est le cœur qui se soulève, des étranglements continus, des caillots d’angoisse qui m’affadissent le cœur. Souvent on pense à une chute immédiate, mais c’est tout le contraire, elle s’avance avec lenteur, de façon insidieuse, parfois, elle est même installée depuis très longtemps. La chute, elle commence par des coups de fatigue, mais la tête, elle, ne lâche pas si facilement, elle encaisse, s’acharne encore plus. La tête dit « le corps va tenir », oui, c’est juste un petit spleen, dormir et le corps va repartir. Sans s’en apercevoir, jours et nuits se confondent, puis un matin, la porte se ferme, on se retrouve seule, puis les muscles abandonnent, la tête renonce et le corps s’écroule. La chute devient brutale cette fois-ci ; ne plus pouvoir se relever. On se laisse plonger dans le vide parce que plus personne ne regarde, le masque tombe et c’est toute la façade qui s’effondre. À ce moment-là, aucune issue possible ; rester par terre, car le vide devient trop lourd.

Et là, à terre, on se demande si l’on existe encore.

C’est vrai, une mère ne devrait pas se comporter comme cela, mais il y a des gouffres qui reviennent, des vides qui s’étendent en dépit de l’amour de ceux qui nous entourent. Pour être heureux, il faut en avoir les moyens et moi je ne les ai pas. Quelque chose grandit en moi, et ce quelque chose est toujours vide.

Le 13 novembre 2018, Éva n’est pas allée travailler, elle a abandonné sa voiture en plein centre de Rennes, la porte ouverte, le portable écrasé sous ses pieds, elle est partie comme ça, comme une voleuse, juste pour se sentir vivante. Elle a couru jusqu’à la gare et sauté dans le premier train pour Paris puis bien plus loin par la suite.

Ce jour-là, les paysages défilaient à vive allure à travers la vitre du TGV, parfois même le reflet de mon visage s’évanouissait derrière les arbres ou la lumière. Mais cela n’avait plus aucune importance, car je n’existais déjà plus. Et mon corps aussi allait enfin disparaître.

Vous trouvez cela égoïste. Mais comment faire lorsque l’on est épuisé d’être soi-même ? Elle avait pourtant essayé de lutter, de toutes ses forces, mais une eau de jais s’infiltrait dans chacune de ses veines. Il ne me restait plus une minute, plus une seconde, j’étais allée au bout de moi-même, c’était devenu une question de vie ou de mort. Disparaître était ma seule issue possible. Chacun a son passé enfermé en lui, on croit qu’il dort, mais il est là, tapi dans un coin, il guette le moindre de nos faux pas et le mien venait de revendiquer son droit à la liberté.

Ses blessures d’enfant guérissaient difficilement et sa douleur l’arrachait toujours. Elle ne savait pas non plus quoi faire avec ses déchirures, n’ayant jamais appris à les partager. Peut-être que seuls les mots sur le papier lui permettaient de tenir encore un peu. Avant, Éva ne savait pas que la souffrance pouvait autant éloigner des autres, aujourd’hui, elle le sait, les blessures séparent.

Les bases de la chute installées vient la goutte qui se transforme en torrent, la douleur de plus, celle de trop; la mort de son père.

Sa mort m’obsédait, j’avais ce besoin indomptable de me remplir de sa mort juste pour me rapprocher de lui, c’était tout ce qu’il me restait pour recoller les morceaux de moi éclatés. Mais se reconstruire, lorsque l’on y arrive, prend du temps. Un temps fou.

Porter le nom Leik pendant près de 40 ans sans même savoir ce qu’il signifiait fut confortable au fond, mais en apprenant ses origines thaïlandaises, sa traduction tomba tel un couperet ; Leik signifie abandonner.

Un mot inscrit au plus profond de moi, en silence. C’est douloureux de se nommer dans une autre langue, cela nous transforme. En une fraction de seconde, on devient une autre, une autre qui n’est pas soi, une autre qui n’est même pas mélangée, on devient inconnu à soi-même. 40 ans d’une vie passée, disparue, effacée en une fraction de seconde.

Sa vie tenait à si peu de chose : 4 lettres et un mort qui se jetait sur chacun de ses rêves et sur chacun de ses pas. C’est dur d’assumer ses actes lorsque l’on mène une vie plutôt dorée, mais je ne l’avais pas choisi, je n’avais pas choisi ces empreintes. Je courais et volais dans des vents contraires qui me déchiraient à chaque instant et me défaisaient sans cesse.

Qui suis-je ? C’est toujours la question qu’Éva se posait avant son départ.

Après quelques heures à se souvenir des derniers mois, Éva se retrouve à nouveau face au portail. Peut-elle encore faire vivre ce qui n’est plus ? Pour mettre fin à leur terrible attente, Éva dépose sa lettre et se positionne juste en face de la petite caméra, de façon à ce que son visage soit bien visible. Doucement, son doigt appuie sur le bouton gris de la sonnerie, mais elle le sait maintenant, elle ne rentrera pas ce soir.

Ni même les autres soirs, car celle qu’ils attendent n’existe plus.

Consigne N°17 : Aller du titre à la chute

Crédits : photo by Free-Photos on Pixabay

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