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Jeux interdits

Lundi 20 mars, jour triste, final, et pourtant tant attendu. Toute la famille s’est donné rendez-vous chez Mamie Agathe avant de se rendre au crématorium pour les obsèques de Simon.

Arrivée la première, tu es assise dans la cuisine à relire le texte préparé en mémoire de ton oncle, lorsque tu m’aperçois, moi, ta vieille Mimi, posée là, musardant sur le buffet. Tu m’attrapes et te voilà prise dans une sorte de vertige. Ta tête tourne. Un voile se pose sur tes yeux.

Tu es avec ton cousin Léo, le fils de Simon. Tu as 5 ans.

1, 2, 3, SOLEIL !

Léo se retourna, mais tu ne bougeais pas. Tu restais figée pour ressembler à la statue vivante de l’été dernier sur La Rambla de Barcelone. Au creux de ta main, je devinai tes yeux fascinés par l’immobilité de cet homme déguisé en soldat américain. 
J’étais là, comme à chaque fois. Tu disais que je n’étais pas juste un doudou, tu me voulais EXTRA-ORDINAIRE « ma souris, elle a des pouvoirs magiques ». « Elle entend tout, elle voit tout, mais elle ne dit rien ». Jamais tu ne te séparais de moi, à part les jours d’école. « A l’école, les souris sont interdites. Et puis Mimi, elle aime pas l’école, oui, c’est vrai, c’est elle qui me l’a dite ».

En tant que fidèle confidente, tu m’adressais même des petits poèmes :

Mimi ma souris
c’est mon doudou pour la vie

et ma plus grande amie.

 1, 2, 3, SOLEIL !

 — T’as bougé Louise !! T’as bougé !! S’écria Léo tout enflammé.

— non, c’est qu’j’ai plus envie de jouer. C’est trop nul, j’préfère rentrer à la maison. Et puis toi aussi t’es trop nul.

 Ce jour-là, tu te précipitas en larmes pour te réfugier dans ta chambre et me livrer tes secrets :

— Mimi, si j’te raconte un secret, tu diras pas à maman ?

— J’veux plus aller chez Léo. J’veux plus jamais y retourner.

— C’est vrai, c’est drôle de jouer avec Léo au « Dr Maboul », on s’amuse bien tous les deux, mais j’veux plus y retourner quand même.

Tu avais pourtant aimé jouer à presque tous les jeux de société avec Léo, sans jamais dire « non » aux parties enflammées de Monopoly ou encore à celles de « SOS Ouistiti ». Tu avais même adoré lorsque Simon vous avait appris à jouer aux « Richesses du monde », c’était d’ailleurs devenu ton jeu préféré. Pas de « non » encore aux jeux du « Docteur » ni à ceux du « papa et de la maman ». La seule chose qui t’avait semblée étrange, c’était la première fois où ta petite culotte « Barbie en aventure pour les étoiles » s’était retrouvée par terre à côté du canapé du salon.

Heureusement, je n’avais rien vu, j’étais restée dans la cuisine.

Encore coupée de toi-même face à ce souvenir noyé, tu t’éveilles au son de la voix :

— Louise ! Louise !

— Cela fait 5 minutes que tout le monde t’appelle ! Il faut que l’on parte sinon nous allons être en retard.

— Oui, excuse-moi Mamie, je relisais juste le texte pour tonton quand j’ai vu mon vieux doudou. J’y crois pas que tu l’aies gardé depuis tout ce temps !

— Je l’ai retrouvé en faisant le tri dans le garage, je me suis dit que tu serais peut-être contente de l’avoir, même à 20 ans !

Embrassant tendrement Agathe, tu me déposes discrètement dans la poche de ton manteau. Nous partons.

Au crématorium, chacun retrace tour à tour Simon à sa manière et c’est le tour de Léo d’évoquer son papa. Il a choisi un poème de David Fernandez Cuba :
 

« Je suis, tu es, elle est

Et lui aussi ;

Et tous ceux qui étaient, qui furent

Et sont très bien ».

Léo retient ses larmes avant d’entamer la seconde strophe. Tu attrapes un mouchoir dans la poche de ton manteau, ta main délicatement posée sur mes oreilles. L’ivresse te surprend à nouveau dans un vol immobile, tes oreilles bourdonnent.

Tu es chez Léo. Tu as peur. Tu as 7 ans.

Tu es figée, debout, dans sa chambre, en pleurs, avec la volonté de dire « non » de toutes tes forces. « Être grande. Grande et belle comme ta maman », c’était la seule chose à faire. C’était normal. Tout était normal. Paralysée par la peur, tu fis alors ce que tu savais le mieux faire ; la statue vivante. Après avoir ravalé tes larmes, tu n’avais rien dit. Le silence prit parole à ta place.

Aujourd’hui chagrin
Mimi a le goût de sel

il pleut ce matin.

« Et que tout le monde soit ».

Tu entends juste la dernière phrase du poème et t’aperçois que toute la salle est déjà debout à s’avancer vers le cercueil pour y déposer un baiser, une main tendre comme une dernière caresse à l’être tant aimé. C’est ton tour, tu approches, la main dans ta poche, serrée contre moi. Brusquement, les cris, les pleurs. Personne ne comprend, tout le monde te regarde. Tu craches sur le cercueil de Simon en hurlant. Des cris perçants, colonisés par la souffrance et qui embrasent toute la salle.

15 ans après, tout te revient, d’abord par bribes puis d’un seul coup, brutalement : la honte, la culpabilité, la douleur, l’injustice, l’impuissance, la mélancolie qui t’habite sans que tu ne puisses en identifier la cause.

Tu es chez Léo. Tu as peur. Tu as 8 ans.

Tu voulais crier, hurler, mais restas emmurée dans ton silence, le visage inondé de larmes clandestines, alors tu enfermas tout pour t’étouffer dans un silence qui broyait ta gorge, brisait ta bouche et écrasait ta voix.

Demain le silence
Drapée de couleur abîmes

Mimi est partie.

Credits : photo by composita on Pixabay 

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