Nouvelles Esprit Livre

En immersion

Cette porte-là n’était pas comme les autres, mais je n’ai pas compris tout de suite pourquoi…
                                                                                           ***
Après une soirée bien arrosée, les trois amis roulaient sur l’A8 déserte en direction de Nice. Dans le silence de la nuit, on entendait à peine le crissement des pneus sur l’asphalte. Maddie jouissait du calme du voyage, conduire était un véritable plaisir. Parfois, il lui arrivait même d’effectuer quelques tours, juste pour laisser ses pensées s’évader.

Elle orienta légèrement la tête à droite puis regarda d’un large sourire dans son rétroviseur ; Frida ronflait, le nez écrasé sur la vitre et Léo dormait la bouche ouverte. « Ils ont bien profité ces deux-là ! » Elle avait bien fait de prendre le volant, oui, elle en était tout à fait capable. Après tout, elle n’avait presque rien bu ; 2 mojitos, tout au plus, rien à côté des verres qu’avaient enchaîné ses deux amis.
5 h 30, ils circulaient depuis plus d’1H00 et les yeux de Maddie se fermaient par instant. Brièvement. Une seconde, parfois deux. Mais elle se ressaisissait immédiatement. Afin de se redonner un peu d’énergie, elle poussa le volume sur « Roadgame ». Le titre électro la redynamisa « sympa les copains, je vous rappelle que vous deviez me parler jusqu’à notre retour. Vous ferez moins les malins lorsque vous verrez vos trombines demain sur Insta », murmura-t-elle, tout en saisissant son portable pour immortaliser l’instant.

La voiture entrait dans le tunnel de La Coupière, encore 15 minutes de route. Épuisée, elle pensa que si c’était à refaire, ils seraient restés dormir à Poggio chez son cousin Falco qui avait longuement insisté « ce n’est pas raisonnable Maddie, je sais que tu n’as pas beaucoup bu, mais tu es fatiguée, trois jours de fête, ce n’est pas rien. Je t’en prie, vous repartirez après quelques heures de sommeil ».
Pour se redonner un coup de fouet, Maddie remit un morceau « Deadcruiser », mais après quelques mètres, le véhicule s’immobilisa complètement. Pas avec brutalité, mais dans une étonnante douceur.

— Ça y’est, on est arrivé, Maddie ? prononça Frida d’une voix nébuleuse.
— Non. Je ne comprends pas. Je roulais normalement puis en entrant dans le tunnel, la voiture s’est arrêtée toute seule.
— Ton réservoir est vide ?
— Je ne suis pas idiote, j’ai vérifié avant de partir. En plus, j’ai beau tourner la clé, rien, aucun bruit. Frida ! Tu as vu ?

Les phares, pourtant restés allumés jusque là, s’éteignirent l’un après l’autre.

— Pas de panique, j’appelle mon père. Il viendra nous chercher, annonça Frida en s’extirpant du véhicule.

Maddie, suivie de Léo qui avait lui aussi fini par se réveiller la rejoignirent.

— Merde, pas de réseau ! Attendez-moi là, je vais sortir du tun…

Un atroce grincement métallique assourdit leurs oreilles pour s’abattre au sol avec fracas.

Agenouillés, chacun les mains sur la tête, ils hurlèrent :

— Qu’est-ce que c’est que ce bordel ? Une porte n’apparaît pas comme ça, toute seule ?
— Frida, Maddie, il faut qu’on se tire d’ici, il doit bien y avoir une sortie dans ce putain de tunnel.

Ils étaient tous terrorisés au moment où deux croix rouges illuminèrent la voute du couloir.

— Ça y’est quelqu’un nous a repérés, à l’aide ! Nous sommes bloqués ! cria Léo.

Sur la gauche, ils aperçurent le logo vert d’une issue de secours qui brillait au loin comme une émeraude sur la partie supérieure d’une porte, puis un second. Une seule idée en tête, traverser les quelques mètres qui les séparaient de la liberté. Rapidement, ils se dirigèrent vers la porte la plus proche.

— Elle est coincée, aidez-moi à la pousser les filles.

Ils mirent toute leur force dans l’effort, mais sans succès, la porte semblait définitivement bloquée.

— Je vais essayer avec celle d’en face, attendez-moi, pesta Maddie.

Dans sa course folle, elle eut à peine le temps de se plaquer contre la cloison pour échapper au véhicule qui surgit de nulle part.

— Oh merde, c’est quoi encore ce délire ?

La collision fut d’une violence telle que l’automobile rebondit sur l’autre voie pour s’écraser contre le mur du tunnel. Ils prêtèrent l’oreille un long moment, immobiles, dans la stupeur du choc. Rien. Plus aucun bruit, mais l’obscurité devenait menaçante et l’odeur âcre de la gomme brulée sur le goudron infiltrait leur poumon et accélérait leurs battements de cœur. Effrayés, ils s’approchèrent malgré tout du second véhicule, du moins, de ce qu’il en restait. Après un étrange instant de flottement, ils aperçurent un visage ensanglanté incrusté dans le pare-brise puis le corps sans vie d’une jeune fille gisant sur le bitume.
                                                                                              ***
Puis, la porte grise s’est relevée, le tunnel s’est illuminé, ma Clio a redémarré et j’ai compris pourquoi.
                                                                                              ***
— Dans la fiction, vous étiez dans la première voiture Maddie, mais dans la réalité, vous auriez pu être cette femme sur le goudron ou elle aurait pu être votre meilleure amie, cette porte qui surgit de nulle part aurait pu être l’arbre, le poteau, la façade d’une maison ; des dangers que vous n’auriez pas pu appréhender en raison de la modification de votre perception sous l’effet de l’alcool ou d’autres substances psychoactives.

— Vous êtes de grands malades à la sécurité routière ! m’écriais-je.

— Peut-être, mais grâce à cette nouvelle campagne de sensibilisation en réalité virtuelle, sachez que vous avez quelque chose qu’ils n’ont plus : vous êtes vivante.

Consigne N°22 : imaginez la suite de « Cette porte-là n’était pas comme les autres, mais je n’ai pas compris tout de suite pourquoi. »

Credits : photo by VladArtist on Pixabay

Leave a Reply

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *