Nouvelles Esprit Livre,  projet "Une vie à t'attendre"

Division 92

Ce pourrait être le tableau d’un après-midi,
Celui d’un automne.
Ce pourrait être le tableau d’un rendez-vous,
Celui de retrouvailles.
Ce pourrait être le tableau d’un jour de novembre,
Celui d’un samedi.

C’est ce tableau-là.
C’est le tableau d’un samedi bruineux de novembre.
En banlieue parisienne.

Le souffle du vent est posé, presque mesuré. Au numéro 261, il pleut, des perles d’eau fines, légères qui s’émiettent au gré des inspirations de l’air. À canne ou de poche, le parapluie amortit le chant de la pluie, adoucit les cœurs qui s’ennuient.
Il ne fait pas froid, mais le ciel s’est abaissé brutalement et l’Avenue de Fontainebleau vient soudain de s’illuminer. À travers la petite bruine qui mouille le paysage, l’allure devient plus vive, les pas s’écrasent sur le sol cendré de l’allée qui mène à l’entrée. L’horizon du regard laisse apparaître la morosité des claustras de pierre qui encerclent les lieux.
Très vite, on distingue la petite foule qui s’enfonce et se retire de la somptueuse porte de Charles Halley, bâtie dans le style des années 1920.

Comment y entre-t-on ? Comment en sort-on ?

Bien aguerri, le personnel ne fait pas demi-tour, rien ne paraît à son jour, sa fonction lui offre cet avantage de connaître ce qui l’attend.

Il y a les uns, les habitués.

Les fidèles, les familiers qui ne regardent plus, ni devant ni derrière. Ils pénètrent l’antre de Halley avec certitude et sans aucune stupeur.

Il y a les autres.

C’est le tableau de ceux qui vont franchir Halley pour la première fois. Ces certains, ces certaines, incertains, incertaines qui ignorent encore ce qu’ils vont y découvrir.

Et ce jour.

Ce jour, où le corps est absent, la tête ailleurs, le cœur au-delà ; entre ici et nulle part. C’est le tableau de ceux qui ne savent pas encore où toute cette confusion va les transporter.

C’est un samedi bruineux du mois de novembre de l’année 2015.
Dans le Val-de-Marne.
Il est 16 h.

Halley franchi, le flot humain se diffuse dans les allées tracées au cordeau de cet écrin de verdure. Peuplées de tilleuls et d’érables dans l’Avenue des Pavillons, où les mésanges huppées ramagent sur les branches des noisetiers. Remplies de cerisiers et de marronniers dans l’Avenue du Pourtour. Chacune, ceinte d’une muraille de haies arbustives où les écureuils fouillent avec soin la terre sous les écorces séchées des frênes automnaux.

Le tableau mène vers l’Avenue de l’ouest.

C’est la voix de Baudelaire qui guide ;

« C’est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques
Le sommeil et le don des rêves extatiques,
Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ; »

En longeant l’Avenue L vers l’Avenue de l’Ouest, la lumière a disparu.
Seule la voix du collectif de la rue conduit.

Laminée de ces arbres de 65 essences différentes, les fleurs ne se balancent plus sur leur tige et les oiseaux se sont tus.
Division 92, sur l’Avenue de l’Ouest, il n’y a plus d’érables, plus de tilleuls, plus de ptérocaryas. Il n’y a même plus de petits pots de Cyclamen Fuchsia.

Ici, tout résonne comme un cri.

C’est un vaste champ, sans signes distinctifs, que tout le monde a déserté. Un terrain vague pour ces oubliés que personne n’est venu réclamer. La dernière demeure de celles et ceux que personne ne pleure.

Mais samedi 28 novembre 2015,
dans le carré des indigents du cimetière de Thiais,
une femme sanglote tout bas.

Consigne N°12 : Planter le décor d’une histoire.

Credits : photo by Pepper Mint on Pixabay 

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