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Danser au bord du crépuscule

Sur les toits du monde, à 699 mètres d’altitude, l’hôtel-restaurant de Forch, au bord du lac de Zurich et des collines avoisinantes, les attendait dans des charmes agrestes. La réservation, enregistrée depuis plusieurs semaines pour trois personnes, s’effectua au nom de Jeanne Amarre pour la nuit du 11 avril 2019.      Debout, sous l’appentis, Jeanne s’attardait sur le reflet de son visage dans les vitres enchâssées de la porte d’entrée. Elle réveillait ses souvenirs vieux de 40 ans, ceux d’un soir de mai 1979, lorsque dans les bras de Pierre, son mari, ils poussèrent la porte de l’auberge pour la première fois. Emportés par l’ivresse du bonheur et son insouciante légèreté, ils avaient roulé durant des heures, au gré de leur amour, pour s’arrêter dans la petite commune proche de Zurich, éreintés par l’errance de leur voyage. Ce soir, elle y dormirait, une autre fois, d’un sommeil tourmenté, peut-être même absent. Imprégnée des réminiscences d’une vie bien remplie et des rêves qu’elle ne réalisera plus, Jeanne posa les yeux sur son sourire mouillé de tristesse puis se glissa dans le Landgasthof Wassberg, suivie de Paulette et de son fils.
Désormais installés près de la fenêtre, entre silences et non-dits, Maxime fouillait le regard de sa mère lorsque Paulette pencha sa tête sur l’épaule de son amie. Chacun enfermés dans des cris muets et impuissants.

Assis en face de Jeanne, je hurle sans bruit et m’interroge sur les heures à venir. Je dévisage ma mère et découvre une vieille dame, usée, qui tient sa fourchette d’une main tremblante. Hier encore, elle dansait comme une étoile à Paris, à New York, à Berlin ou à Tokyo. Mais tout à coup, je comprends et j’ai peur. Les larmes me montent aux yeux. Mon absence, ma vie à Singapour, les derniers jours passés ensemble. Je voudrais qu’elle me prenne dans ses bras, me caresse la joue, les cheveux, entendre le murmure de ses mots velouteux, ceux qui apaisaient mes blessures de petit enfant, ton enfant Jeanne. Oh, comme je voudrais encore m’envelopper dans tes mots, les sentir se répandre en moi, avoir juste le temps de les graver sur mon cœur. Ma Jeanne, si tu savais comme j’ai peur.
Sa gorge se déchira, depuis quand ne l’avait-il plus appelée maman. Depuis quand n’avait-il plus prononcé je t’aime. Était-il possible de mourir des mots que l’on ne savait plus dire ?

Devinant sa détresse, Paulette déposa une main chaleureuse sur celle de Maxime et se laissa emportée par le souvenir des derniers mois.
Après ton rendez-vous chez le Dr Bregand, tu m’avais téléphonée, « Paulette, j’ai besoin de toi, ne me laisse pas, ne m’abandonne pas, s’il te plaît ».
Tu avais exprimé tes intentions, j’avais tout d’abord pensé à un coup de mou, une simple évocation, que je saisissais, mais t’avais demandé de te battre. « Tu ne comprends pas Paulette, je ne te demande pas l’autorisation, je te demande de m’accompagner. Bien sûr, tu n’es pas obligée, c’est ton choix, tu peux refuser ».
Je m’étais fâchée, « tu ne peux pas faire ça ! Ce n’est pas possible, ce n’est pas vrai ! ». Ta décision, je ne pouvais alors pas me l’expliquer, je la trouvais égoïste et, de rage, j’avais raccroché. Au fil des jours, j’avais mesuré de plus en plus ta souffrance, mais je devais encore rejeter, avancer, hésiter. Puis, en tant qu’amie, j’ai voulu t’aider. « Jeanne, ce n’est pas mon choix, ça ne le sera jamais. Mais si tu décides d’aller jusqu’au bout, je serai là, pour toi. Pour toi et ton fils ».

Et maintenant, nous y sommes, ce jour est arrivé.

Entourée de sa fidèle amie et de son fils, Jeanne songeait à ses mots, accrochés au fond de son cœur, ceux qui leur étaient destinés et qu’elle n’emporterait pas.
Je mesure leur chemin, leur fardeau, mais je ne veux pas en être un, ne surtout pas être à la merci de mes proches, à leur moindre geste. « Épargnez-moi cette humiliation ». Des douleurs, des crampes qui s’intensifient chaque jour, chaque minute, chaque seconde et que je ne supporte plus. Oui, « aidez-moi », c’est ce que je leur avais demandé ; la fin de mes hurlements sans bruit, la possibilité de sortir debout avant de ne plus savoir, avant de ne plus comprendre. Demain sera pire et je n’ai pas envie de le vivre. Ma souffrance est sans fin et sans sens, je ne veux plus me cacher pour pleurer. Ils sont là, tous les deux, autour de moi et je ne sais pas leur dire merci. Peut-être demain. Demain sera un autre jour.

À 650 km de Forch, dans son cabinet, le Dr Bregand, devait certainement repenser à la demande de Jeanne, « Je ne veux pas souffrir… est-ce que vous m’aiderez ? ».
Quelle réponse aurait-il dû lui apporter ? Le silence ? Pour dire son impuissance. Lui faire entendre que son devoir de l’accompagner était beaucoup plus important que celui de l’aider ? Car, au fond, être médecin, qu’est-ce que cela veut dire ? La mort est-elle l’ennemi à combattre, le seul échec à éviter ? Comment lutter contre le suicide des uns et organiser celui des autres ?
Si Jeanne se trouvait en Suisse aujourd’hui, c’était sans doute parce qu’il n’avait pas souhaité disposer de ce droit de vie ou de mort. Peut-être était-ce la seule réponse humaine qu’il avait pu lui offrir.

La France reconnaît l’Interruption Volontaire de Grossesse, mais Jeanne revendiquait la reconnaissance de son Interruption Volontaire de Vieillesse.
Demain, elle s’injecterait seule la dose létale. Une fois la molette ouverte, elle le sait, il faut trente secondes pour mourir, trente secondes pour être enfin soulagée.

Au cœur de l’orage, juste avant qu’elle n’ouvre plus les yeux sur lui, Maxime souhaitait susurrer quelques mots à sa mère pour leur offrir un délicieux abri, à sa mémoire :

— Viens maman, nous allons danser ensemble une dernière fois.

 

Consigne N°15 : Le point de vue du narrateur. Qui est-il, que sait-il ?

Crédits : photos by Efes Kitap on Pixabay

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