Nouvelles Esprit Livre,  projet "Une vie à t'attendre"

À ton image

Je suis Éva, j’ai 40 ans.

C’était un samedi du mois de mai, un peu fébrile, je l’attendais sur le quai de la gare de Rennes. Qu’allait-on bien pouvoir se dire ? Deux parfaites inconnues, unies pourtant à vie par le seul sang qui coule dans nos veines.

À la recherche d‘un père disparu, j’avais trouvé une cousine. C’était mon lot de consolation.

Dès son arrivée, elle se jeta dans mes bras, j’avais préféré lui adresser un sourire.

Je décidai de l’emmener boire un thé au café de la paix, sur la place de la République.

Elle emporta deux albums photos, alluma une cigarette et s’excusa de ne pas avoir une seule photo de mon père. Elle espérait malgré tout que je puisse le deviner à travers les portraits du sien.

Longtemps, elle me parla de Yann LEIK, c’était la première fois qu’on l’évoquait avec douceur, je m’enivrais des mots qu’elle disait sur lui. Un peu étonnée, je découvris une autre facette de ce père fantôme.

Les pages de l’album photos défilaient, des visages que je ne connaissais pas, je découvris mon oncle pour la première fois, ma cousine sur ses genoux, elle devait avoir 5 ans, à peine. De ses mains trapues, il l’enserrait avec douceur, les yeux remplis de fierté et de tendresse.

Elle tournait les pages de sa vie, mais je restai seule face au reflet de ma peine, identique à ma joie. Je plongeai à nouveau dans le vide. La barbe blonde et le regard azur de son père défiaient ma chevelure noisette et mon œil brun. Je ne voyais rien, il ne se passait rien. Je restai l’étrangère.

À la moitié du deuxième album, elle tourna la page, je n’étais pas préparée, je vis mon oncle et cet homme à ses côtés. Un homme que je ne connaissais pas, et pourtant, il venait de réveiller mon corps tout entier. Je me sentis comme traversée, quelqu’un passa ou peut-être quelque chose. Les battements de mon cœur s’étaient accélérés or, je demandai simplement :

— et lui, qui est-ce ?

Elle me regarda, ne répondit pas immédiatement, elle sembla tout autant surprise et ne voulut surtout pas se tromper. Impossible de tourner les autres pages, mes yeux restèrent figés. Tout se joua entre regard et silence. À toi seul, Yann, je m’annonçai. J’implorai, juste une fois, un jour, une minute, une seconde, juste pour te voir, t’enfouir, t’aimer et te laisser repartir.

Une brève attente interminable, dans un mélange de peur sucrée, de désir acide, d’une réponse que je devinai déjà.

C’était toi, Yann, je le vis dans ton regard, il était brun, mélancolique, il était ailleurs, comme le mien. Je le vis aussi sur tes cheveux longs et châtains, sur ton nez retroussé, tes lèvres au sourire effacé, et surtout sur les deux petits creux de tes joues, ces deux fossés qui nous unissaient et dévoilaient notre appartenance.

­­­­­— « Éva, c’est Yann ! ».

Brutalement, ce fut tout le film de ma vie qui se déroula, je baignai dans un torrent de larmes, un véritable Tsunami qui emporta tout sur son passage. Mon cœur qui s’était gorgé d’attente et de tant d’espoir, se débattit, se déchaîna dans ma poitrine.

Je n’entendis plus rien, seuls les hurlements de l’enfant en moi qui déchiraient ma chair toute entière.

Il était là ! Oui, Yann était dans ma tête. Je souris et pleurai de concert. Pour la première fois, mon père était dans ma tête. Pour la première fois, j’allais passer la nuit avec son souvenir ; Yann dans mes rêves, dans ma mémoire, une trace, la survivance de Yann dans mon corps tout entier.

Je fermai les yeux et m’aperçus qu’il était encore là, il n’avait pas disparu. Mes yeux s’ouvraient à nouveau, sur son visage, sa photo. Tout était réel. Refermer mes paupières. Et l’apercevoir encore. Saisie par la peur que quelqu’un d’autre ne dévie mon regard pour me dérober cette première rencontre, je restai de longues heures les yeux fermés pour l’emprisonner en moi.

Alors que je me pensais atteinte d’un mal incurable, à construire des murs de silence, à étrangler mes mots pour ne pas penser à la douleur du manque, j’ai su qu’à cet instant, j’allais trouver mes repères. Je ne guérirai pas de son absence, mais les images allaient me réparer et je ferai le deuil de cette attente. Sa photo tout contre moi, je ne serai plus une étrangère, je ne serai plus l’enfant perdu, je ne serai plus la femme qui attend.

Je suis Éva, j’ai 40 ans, c’était un samedi du mois de mai, je venais de traverser toute une vie pour le retrouver.

Credits : photo by Free-Photos on Pixabay 

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