Nouvelles Esprit Livre,  projet "Une vie à t'attendre"

Celle que tu n’as pas attendue*

Devant la porte de Charles Healey qui ouvre ses bras, une petite femme, le dos courbé passe avec son chien blanc. Un homme s’arrête face au point d’accueil ; il a ôté son chapeau. Un autre suit son chemin, une mallette à la main. Deux dames à l’âge avancé trainent un chariot à provisions, dans l’un d’eux, dépasse un sac de croquettes pour chat. Comme toutes les semaines, les deux habituées s’orientent vers l’allée principale du Sud, elles rient avec éclat.
À l’entrée, un véhicule à l’arrêt, la barrière se lève. Il se dirige tout de suite à droite, vers le conservatoire. Une portière s’ouvre. Hésitante, une femme de taille moyenne passe sa main fragile dans sa longue chevelure lisse, brune. Son geste ralentit sur le haut de son crâne, puis s’immobilise dans le creux de sa nuque. D’un léger mouvement, ses épaules se sont relevées, comme si elle voulait s’envelopper dedans, pour ne rien voir, ne rien entendre.
Sans doute à la recherche d’une personne pour l’orienter, elle lit le panneau sur la porte du conservatoire. Sa chaire toute entière se relâche. Ses yeux bleus sont devenus vitreux. S’assoir. Mettre son corps en lieu sûr, le stabiliser sur une marche, prendre sa tête entre ses mains et laisser glisser les larmes entre ses doigts. Ne pas s’écrouler. Ce n’est pas grave, le conservatoire des archives est juste fermé le samedi.

Serait-ce une autre douleur ?

Elle semble déverser des sanglots plus anciens, emmurés dans un profond silence, une omerta, celle qui ne s’apprend pas, mais s’impose de façon invisible, insonore. Comme si le poids de ses larmes clandestines devenait soudain trop lourd à porter.
Un homme vient de la rejoindre, prend place, là, avec douceur tout près d’elle, et dépose une main bienveillante sur son épaule. Il parle, s’accroupit, en face d’elle, descend quelques marches pour river ses yeux dans son regard. Aucun son ne parvient, mais les mots qui s’écoulent de sa bouche l’apaisent, car elle a relevé la tête et une esquisse de sourire se dessine sur ses lèvres fardées de rouge. Ses actions deviennent mécaniques ; retirer l’étole mordorée de son cou, la déposer sur ses genoux, glisser la main dans son sac, extraire le crayon, déchirer un petit bout de feuille, écrire.
Le jeune homme a une chemise grise, un pantalon vert et un talkie-walkie accroché à sa ceinture, c’est un membre du personnel. Après avoir saisi le morceau de papier, il repart d’un pas assuré vers l’accueil. En chemin, il se retourne légèrement vers cette femme, toute seule, qui a de nouveau posé sa tête entre ses mains pour enfermer son chagrin. Il a l’habitude, mais son mouvement révèle son désir de la préserver et de l’accompagner.
Maintenant relevée, elle descend les marches une à une, va s’installer à bord de son véhicule, son état ne lui permet pourtant pas de conduire.
Très rapidement, la voiture de service s’arrête à sa hauteur, l’avenant professionnel a baissé sa vitre, lui parle, effectue des gestes. Bien aguerri, et toujours avec beaucoup de patience, sa main indique une direction, elle acquiesce, mais ne repart pas immédiatement.
Après quelques minutes, la voiture redémarre, prend un tournant à droite pour s’enfoncer dans les arbres de l’Avenue L qui la mène vers l’Avenue de l’Ouest, à l’endroit même où la lumière s’efface. Près de la fontaine rousse, hors d’usage, elle vient se garer devant la division 92, cet horizon à la morosité verte, terreuse qui a fait disparaître les érables, les tilleuls, fait taire les oiseaux.
L’habitué des lieux se trouve déjà là, il l’attend à l’entrée de la division. Aucune peur à la regarder dans les yeux, ses larmes ne l’effraient pas, il doit penser que c’est important. Il comprend les raisons de sa présence. Elle recherche quelqu’un, elle recherche un homme, il le sait : elle a inscrit son nom, son prénom sur le petit bout de papier. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’elle ne le connaît pas.

Dans le carré des indigents du Cimetière de Thiais, elle attend. Depuis quand a-t-elle commencé à attendre ?

Un infime signe de la tête. Elle semble prête. Après un rapide coup d’œil sur ses notes, il compte chacun de ses pas, 8 droits devants, 6 sur la gauche, dans le champ où personne ne pleure, où personne ne vient. Son index désigne un endroit. Son pouce et son majeur, une ligne. C’est la position du corps. Le corps de l’homme qu’elle recherche existe, là, sous ses pieds, dans cette position ; la tête au nord, les jambes au sud.
Elle attend, mais elle regarde, de son regard indolent, vers le sol. Un sol qui s’étend, s’émiette, dans ce champ sans nom. Brutalement, elle prend conscience que c’est une réalité. Ses yeux se ferment. Il est obligé de la retenir, elle va tomber. Tout se confond… tout s’embrouille… son corps va s’écraser, tout briser. Elle se voit fondre à genoux dans une sorte de flottement ouaté, mais s’accroche à lui et reprend son souffle.

C’est une Autre de la première fois*, cette première fois qui déchire et transporte le corps dans un temps qui n’en est plus un.
Samedi 28 novembre 2015, il est 16 h dans le Val-de-Marne, le temps n’existe plus. Quand ses yeux s’ouvriront à nouveau, la réalité viendra crier à sa porte. Elle n’aura plus personne à attendre.

À la nuit tombée, division 92, ligne 6, tombe numéro 28, elle dépose un petit pot de cyclamen rose fuchsia ainsi qu’un court message :

« Ici repose Yann Leik[1]. Si vous possédez des informations sur cet homme, vous pouvez me joindre au 07 22 33 44 55. Je cherche à reconstruire mon histoire.

Je suis Éva Springer et je suis sa fille. »

 

[1] Personnage consigne N°1 et N°3.

Consigne N°13 : le personnage, c’est l’histoire de qui ?

Crédits : photos by Greyerbaby on Pixabay.

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