Photo de Capucine à 18 mois
Nouvelles Esprit Livre

Accrocher mon cœur à tes ailes

Rennes le 25 juin 2019,

Ma Capucine,

Voilà nous y sommes, le bébé que j’ai porté et tant attendu n’en est plus un, et à la fin de l’été, tu t’envoleras pour vivre cette belle vie qui te tend les bras. Comme j’aimerais que le temps s’étire encore un peu, qu’il se suspende comme dans un tableau d’Edward Hopper. Nous serions là, tous les quatre, peut-être assis sur les canapés rouges de la terrasse du jardin, à jouer aux cartes ou à t’écouter nous dire « mais je ne vous ai pas dit ». Tes histoires vont me manquer, mais j’entendrai toujours l’écho de tes rires et de ta voix résonner au plus profond de moi.

Ce temps de l’enfance est passé si vite, mais que de chemins parcourus ensemble depuis ce 25 juin 2001. C’était un lundi, un jour où le soleil flattait déjà tes yeux bleus et ton épi blond de ses radieux sillons. Ce jour-là, je suis tombée en amour de toi, un amour qui s’étend chaque seconde, dans un halo d’une incroyable beauté. C’était juste hier, à la sortie de la maternité, mon bébé dans sa barboteuse rayée rouge et blanche avec « Sourou », ta souris, accrochée à tes petits doigts. Hier aussi tes premiers pas, un 8 juillet 2002 ; hésitante, les mains agrippées au mur de la terrasse puis, brusquement, à la vue de ton papa, courir dans ses bras, la tête tournée vers moi, avec ton rire rempli d’éclat. Je me souviens de tout ; des heures passées à te lire « où est passé le père Noël ? », « Poppy pig’s birthday », à chanter « tape, tape petites mains », à tue-tête « un château en gâteau » sur les routes d’Espagne, oui, c’était hier, ma belle princesse, ma tendre Capucine, avec tes grandes boucles dorées, rayonnante, dans ta tunique chinoise, la bleue, ta préférée.

Merci à toi, d’avoir fait de moi une mère, m’en sentant alors incapable. Jeune fille, la maternité ne résonnait pas encore en moi, c’est toi qui l’as révélée, lui as donné naissance. Certes, je n’ai pas été une mère parfaite, à clamer haut et fort mes imperfections, mais je ne voulais surtout pas te décevoir, ne surtout pas que tu penses que j’étais une sorte de super héros, je souhaitais juste être ta maman. Une maman qui rit, pleure, s’agace et se trompe. J’ai peut-être eu tort. Je ne sais pas. J’ai fait du mieux que je pouvais.

Je ne devrais pas te dire cela, mais tu vas me manquer. Follement. Éperdument. Atrocement même. J’ai le cœur qui se resserre, de vagues heureuses et nostalgiques, mais nous nous parlerons à distance. Je ne pourrai pas te presser tout contre moi, néanmoins j’entendrai le son de ta douce voix et me souviendrai des effluves de tes parfums, tantôt mandarine et bergamote pour la petite robe noire, tantôt fruitée et gourmande pour Nina Ricci. Selon tes humeurs ou tes envies.

Mon bébé va partir. Je voudrais te garder encore un peu. Égoïstement. Ma tête le sait pourtant, « ton rôle, est de faire de tes enfants, des adultes libres et indépendants », mais mon cœur de mère ne sait plus… aimer son enfant, qu’est-ce que cela veut dire ? Vouloir le retenir, le rejoindre ou le laisser partir ?

Tu sais Capucine, aimer son enfant, c’est surpuissant.

Demain, sans ma fille à mes côtés, sera comme un lendemain de tempête. Étrange. Silencieux. Mais le lendemain, la vie recommence, invariablement. Ne t’inquiète pas, car dans les creux de ton absence, je déposerai nos jours heureux et ceux de nos retrouvailles. C’est toujours lors des grands départs que l’on mesure l’intensité de ses attachements et de la vitesse du temps qui passe. Oui, c’est moi la mère qui apprend, encore, dans mes trébuchements, dans mes pas hésitants, dans ceux de mon enfant qui s’en va. D’habitude, la peur reste sourde, dans l’ombre, mais comment t’exprimer mon amour sans te parler de mon manque ? Aimer, c’est rendre libre, je le sais, c’est apprendre à laisser, à quitter, mais l’amour d’une mère, c’est aussi cela, apprendre à recevoir le vide, le vide de son enfant qui s’envole. J’espère seulement t’avoir donné toutes les cartes, armée contre toutes les épreuves, aimée suffisamment…

J’imagine pourtant ton impatience, et tu as bien raison, car elle sera délicieuse ta vie, elle sera à ton image, à celle de la belle personne que tu es et as toujours été. Ne laisse personne en douter, surtout pas toi-même. Quel bonheur d’être ta mère, je suis si fière de toi, de ta réussite, que tu puisses suivre les études que tu as choisies, celles pour lesquelles tu t’es battue. J’espère que tu useras de ta passion pour la peinture et vivras ta vie pour aller jusqu’au bout de tes rêves. C’est important les rêves, je ne te l’ai pas assez dit. Poursuivre ses rêves rend plus fort, plus heureux, et « personne ne peut fuir son cœur. C’est pourquoi il vaut mieux écouter ce qu’il dit »*.

Et puis, tu sais, tu pourras toujours compter sur moi, les mères ont des secrets, elles ne sont jamais loin, même dans l’ombre.

Souvent tu me demandes « Est-ce que tu m’aimes ? », comme si tu ne l’entendais pas, comme si ces mots de chaque jour ne suffisaient pas ou ne suffisaient plus. Peut-être qu’en prononçant ces mots d’amour, ils s’enferment quelque part, dans une bouche ou dans un corps. Tu as raison, j’ai épuisé les mots à dire, je dois les écrire. Écrire, c’est aimer de tout son cœur, de tout son corps.

Mes mots d’amour ne s’envoleront plus ma Capucine, je te les dépose sur cette lettre, de tout mon amour et avec mon cœur plein de toi, pour les rendre vivants : je t’aime, ma chérie. Intensément. Éternellement.

N’en doute jamais.

Ta maman.

*Paulo Coelho dans L’Alchimiste

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Credits : photo by Ronan Priser

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