Scène de chasse à courre
Nouvelles Esprit Livre

À cor et à cri

Dans l’aube brumeuse, elle vient juste de lever les yeux vers le ciel gris-bleu de la Cumberland State Forest, ignorant tout des heures prochaines.

6 h 30 à quelques kilomètres de là. L’équipage* Rally Willis se retrouve au carrefour de la Arrowhead Forest Road. Fort de leur engagement, personne ne manque au rendez-vous. Les lieux sont incrustés dans leur chair tels des souvenirs à la mémoire ; les yeux se souviennent des dégradés d’émeraude, des mélanges d’or, de pourpre dans les dernières verdures de l’automne. Avec le temps, l’œil s’adapte, apprend à voir par éclipses ; à travers les troncs d’épinette blanche et les palmes de caryer. Puis, le corps hume, renifle, entend, il se rappelle les souffles de brande, d’herbes fraîches ou encore le crépitement des feuilles d’érables à sucre froissées par la marche.  À l’abri des regards, chacun mémorise, savoure les délicieux mystères qui émanent des épaisseurs de la forêt comme une union sacrée.
Les bois luxuriants de l’État de Virginie ressemblent à un véritable tableau coloré d’images, de symboles, où ils se retrouvent en être les personnages. Leurs impeccables attributs donnent à la scène toute sa grâce ; veste en drap épais carmin, parements bruns rehaussés de galons, culotte de cheval blanche ainsi que le col dont le nœud se trouve fixé par des crocs de cerfs montés en épingle.

Réveillée très tôt, la voilà qui court au milieu des fougères géantes, se baignant dans la lumière diffuse d’un lever de soleil.

Après plusieurs minutes de recherche, le valet de limiers*, accompagné de ses chiens à la laisse, remonte le sentier creux parmi les arbres. Il délivre son rapport dans un profond silence ; le piqueur* a identifié la proie.

Au loin, des trompes sonnent, des chiens crient*. Elle reconnaît la fanfare de départ d’une vènerie, mais ne se doute pas qu’ici tout arrive. Surtout ce qui ne doit pas arriver.

D’habitude, lors de la chasse à courre, c’est la quête qu’ils recherchent, mais aujourd’hui, l’important c’est la prise. Diane, le maître d’équipage, bottes cirées et mains gantées de blanc décide de lâcher tous les chiens pour chasser de « meute à mort * ». Les veneurs partent à grand galop, suivis des foxhounds qui se récrient gaiement.

Elle entend les cris des chiens se rapprocher, les voix des chasseurs encourager « au coute, au coute, mes valets », « au coute à la tête, rallie là-haut ». Elle vient de comprendre.

Elle, doit se prénommer proie.

Désormais, l’angoisse l’anime, sans le savoir elle tente une ruse ; débuche pour sortir de la forêt, s’enfuir, galoper, courir d’une rage guerroyeuse et sauvage pour sauver sa vie. Un bref instant de silence pendant lequel la marche s’émousse, où les chiens perdent du temps. Néanmoins de nouveau les coups de sabot reprennent ; toutes les entrailles de la terre se remettent à trembler. Tapie sous les bosquets, la bête tressaille, l’oreille tendue, infestée par l’odeur de la peur. À l’ombre des grands arbres, immobile, pour ne rien faire craquer, elle se couche sur une souche et les regarde chercher, retenant son sentiment*. Puis, invisible, se remet à courir, faisant hourvari*, en arrière, en voie parallèle, le long du couloir de pins sylvestres, fauchant les herbes à grands pas, levant sans cesse le nez pour humer leur présence. Sait-elle déjà qu’elle court à sa perte ?
C’est un instinct bestial, une fureur animale qui pousse chaque être vivant dans une lutte puissante, quelque chose de primitif : survivre. Ne surtout plus s’arrêter. Il lui faut jouer des jambes, malgré les larmes qui fendent les yeux, se battre jusqu’à la fin, sans même la connaître.
Or la meute se rapproche, de plus en plus criante, elle chasse à pleine gorge, voilà que l’on sonne « un bien aller », la plus belle fanfare, l’étau se resserre jusqu’à l’encercler totalement. Traquée depuis des heures, ses forces s’amenuisent. Épuisée, elle tient les abois face aux chiens. Il est des jours qui rugissent, vagissent et pleurent en silence.

— Hallali sur pied !

Diane vient de crier victoire. Une fois à terre, elle empoigne la proie par le col avec violence tout en s’adressant aux membres de l’équipage :

— Qui détruit nos enfants ?
— C’est lui !
— Et que veut-on ?
— Que justice soit faite !
— Et quand ?
— Tout de suite !
— Tu comprends sale ordure, nous ne laisserons plus un seul pervers de ton genre s’approcher de nos fils ou de nos filles.

On entend les cors de chasse et les aboiements de la meute, mais la voix de l’homme est étouffée, voyant déjà sa vie couler dans un filet de sang. Alors que Diane est sur le point de le servir à la dague :

— Stop ! On arrête tout ! s’écria l’un des veneurs, tout en lisant le message qu’il venait de recevoir sur son portable :

L’application « Safe Sport » qui met en relation les sportifs de Virginie victime d’une cyberattaque : les données de milliers de personnes intervertis avec ceux de « sex offenders » pour la géolocalisation des pédophiles. La société présente des excuses publiques et annonce que celles et ceux qui ont eu à déplorer cet incident bénéficieront d’une remise de 30 % à valoir sur leurs prochains achats…

— Et lui, qu’est-ce qu’on en fait alors ?

 

*Équipage : ensemble du matériel et du personnel servant à la chasse à courre.
*Valet de limier : veneur qui conduit le limier aux bois, il est à pied ou à cheval.
*Limier : chien courant qui a reçu une éducation spéciale.
*Piqueur (on dit piqueux) : valet à cheval qui a la responsabilité de la chasse à courre.
*Les chiens crient : les chiens qui chassent crient et n’aboient pas.
*Meute à mort : attaquer avec tous les chiens.
*Sentiment : synonyme d’odorat.
*Hourvari : ruse de la bête de chasse qui revient sur sa voie pour mettre les chiens en défaut.

Consigne N°23 : les jeux de chute

Credits : photo by saskiakoopmans0 on Pixabay 

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